André Citroën (1er Partie) : d’ombres et de lumières

Par Patrice Vergès. La célébration des 100 ans de Citroën incite à se pencher sur son créateur André Citroën qui a marqué l’histoire autant par son génie du marketing que son appétit d’innovations. Un portait où se mêlent l’ombre et la lumière.

Gros fournisseur de Citroën, Édouard Michelin, à gauche d’André  Citroën, en visite aux usines pour découvrir la nouvelle C6 en juin 1928

André Citroën (1878/1935) fut surnommé le « Henry Ford français  » qu’il admirait

Dimanche 8 octobre 1933. Ce jour-là, André Citroën a mis les petits plats dans les grands. Dans l’immense hall de sa nouvelle usine de Javel, se tient un fabuleux banquet de 6 333 convives. L’industriel a invité ses meilleurs concessionnaires, ses principaux fournisseurs, nombre de ses employés, des notables, un ministre pour leur dévoiler sa nouvelle usine où sera produite sa future voiture révolutionnaire.

Citroën 3eme à gauche au coté de ses concessionnaires à qui il a demandé des avances sur leurs futures ventes

Menu du fameux banquet marquant l’inauguration des nouvelles usines ce 8 octobre 1933

Cette usine de demain, véritable cathédrale de verre et d’acier produira la voiture de demain. 120 000 m² d’atelier montés tranche par tranche en cinq mois seulement par des engins grondants qui ont travaillé sans s’arrêter jour et nuit afin de remplacer les anciens bâtiments édifiés en 1915 pour produire à la chaîne des obus Shrapnells pour l’armée.

Engrenage à double chevron

 Ce fils de diamantaire hollandais, polytechnicien, s’est fait connaître en produisant au sein de sa petite entreprise des engrenages à double chevron plus silencieux et moins énergivores que les classiques. C’est leur dessin en V inversé qui a donné l’idée du sigle de sa marque. Parallèlement, à 29 ans en 1907, il est engagé chez le petit constructeur automobile Mors aux portes de la faillite. En réorganisant les méthodes de fabrication, il réussit à sauver cette marque et accroître sa production. Chez Mors, il comprend qu’il faut désormais produire industriellement des automobiles. Avec des idées nouvelles qui se bousculent fébrilement dans sa tête, en 1912, il revient enthousiasmé de sa visite à l’usine Ford aux USA qui fabrique déjà quotidiennement des milliers de Ford T. Las, la guerre de 1914 qui le mobilise en tant qu’officier, brise sa carrière automobile mais lance celle d’industriel.

Citroën avait racheté le brevet des fameuses dentures en chevrons plus silencieuses et plus performantes

En 1916, les 13 000 employés de Javel produisaient jusqu’à 11 000 obus par jour

Fabriquant d’Obus

Il s’aperçoit rapidement compte que l’armée manque plus de munitions que d’homme. Citroën parvint à convaincre le directeur de l’artillerie de lui signer un contrat d’un million d’obus à produire. Un coup de poker alors qu’il n’a pas un sou ! En 1915, en trois mois, d’un ancien terrain cultivable situé quai de Javel, aidé financièrement par sa famille et quelques amis diamantaires, Citroën fait jaillir en un éclair une usine géante qui produira jusqu’à 50 000 obus par jour.  » Un obus de plus, c’est cent vies françaises de sauvées  » martèle le charismatique André Citroën à ses financiers. Sonne la fin de la guerre fin 1918 où Citroën se retrouve avec une usine vide pas encore achevée de payer et 13 000 employés qui n’ont plus rien à produire. Que faire ?

 Les ouvriers ne doivent pas être considérés comme du matériel humain

Avec ses 23 millions d’obus fabriquée en trois ans, Citroën est devenu une personnalité connue et reconnue dont l’ascension fulgurante fascine Paris. Son usine modèle a été visitée par toutes les personnalités pendant la grande guerre où son image de patron social a été appréciée. « Les ouvriers ne doivent pas être considérés comme du matériel humain  » se plait-il à répéter. À l’inverse de l’industriel l’autocrate Louis Renault, il a crée une infirmerie, une bibliothèque, une lingerie et une coopérative ainsi qu’une crèche pour les enfants pour son personnel en majorité féminin vu que les hommes étaient au front. Altruiste mais pas désintéressé tout de même en ayant compris que les problèmes de garde d’enfant font baisser les cadences de fabrication d’obus.

Fabrication des premieres voitures Citroen type A dans les usines Citroen vers 1922, quai de Javel a Paris (en 1919, l’usine de munitions de Andre Citroen s’etait convertie dans la construction automobile) —

Dévoilée en 1919, La Citroën A qui innovait par son volant à gauche fut produite jusqu’en 1921 à 24 000 exemplaires.  En appliquant des méthodes modernes de production notamment le Taylorisme, Citroën fabriqua 100 voitures par jour !

Un pari fou, l’automobile

Ce petit homme (1,64 m) voit grand. Citroën va revenir à son ancien métier ; l’automobile en lançant son propre marque. Un pari démesuré ! Il a déjà embauché avant la fin des hostilités un ingénieur surdoué nommé Jules Salomon qui lui concocte une voiture populaire extraordinairement novatrice pour l’époque. Grâce encore à quelques emprunts, il achète aux USA des presses ultramodernes pour produire une voiture en série qu’il annonce à travers des publicités bien avant sa sortie. Lancée en juin 1919, la A connait rapidement un grand succès commercial. La légende de Citroën ne fait que commencer.

André Citroën et ses collaborateurs notamment son directeur général et ami Georges-Marie Haardt au centre dans son confortable bureau du quai de Javel

L’ancienne usine de Javel construite en 1915 fut agrandie par tranches avant d’être démolie en 1933

Un Petit Barnum… qui voit grand

Après, c’est la spirale du succès avec la 5 HP en 1922 qui fait exploser les ventes ; 12 000 en 1920, 21 000 en 1922, plus de 60 000 en 1925 ! En plein succès, il arrête la 5 HP pas suffisamment rémunératrice pour lancer sa B14 qui s’enorgueillit du titre de « La première voiture française tout acier « . Une superbe avancée technique qui donne à Citroën l’image de la modernité que n’a pas Renault.

En matière de communication, il a des années lumière d’avance. Ses concurrents font de la réclame, Citroën de la publicité ! Il agace prodigieusement louis Renault qui le surnomme perfidement  » Le petit Barnum », nom d’un grand cirque américain célèbre cette époque.

Lors du salon 1922, Citroën fit écrire son nom sur une longueur de 5 km dans le ciel de Paris

La fameuse 5 HP surnommée Citron à cause de sa couleur et dont c’était l’origine du nom d’André Citroën fut construites à 83 000 exemplaires entre 1922 et 1926

Il lance la compagnie de taxis Citroën, des lignes de transports par cars Citroën, fait construire des jouets, réduction de Citroën, pour accoutumer les enfants à son nom, ouvre une école de vendeurs, crée sa propre revue, organise des visites d’usine, achète des pages entière de publicité dans les journaux, dote la France de 160 000 panneaux indicateurs, s’attaque à des records du monde des 300 000 km en Rosalie. Il lance les fabuleuses croisières jaunes et blanches, accueille les rois et les héros à Javel (l’aviateur Lindbergh en 1927), fait illuminer l’Arc de Triomphe à son nom et le fait écrire sur une longueur de 5 km dans le ciel de Paris, puis carrément sur la tour Effel en 1924 à l’aide de 25 0000 ampoules.

Le roi de Paris

Citroën est devenu le roi de Paris. Les femmes le trouveraient presque beau. Il a tant de charme verbal, tant d’humour, tant de repartis. Il sait faire des tours de carte, chanter, imiter et séduire, surtout séduire. Citroën est un charmeur qui joue et aime tout ce qui brille. On le verra fréquemment dans les grandes soirées du Tout Paris où il sera vu, trop vu, trop photographié, trop jalousé surtout à une époque où l’antisémitisme tisse insidieusement sa toile. Il n’en mesure pas encore les conséquences. La gloire, c’est comme le marché, quand on y reste trop longtemps, les prix baissent.

Gros fournisseur de Citroën, Édouard Michelin, à gauche, en visite aux usines pour découvrir la nouvelle C6 en juin 1928

Publicité sur la résistance de la caisse tout acier démocratisée par Citroën

 Renault  Citroën, les frères ennemis

Dix ans plus tard, avec 100 000 voitures produites annuellement, Citroën est devenu le premier constructeur européen loin devant Renault. Ah Renault ! Un collègue, mais aussi son rival. Mais son usine de Javel trop rapidement montée, rapiécée, agrandie est devenue trop étriquée au fil des années. Renault qui se moque de lui à cause de son goût de la mise en scène réplique avec une usine hyper moderne construite à l’île Seguin. Perfide, le rusé maître de Billancourt a fait visiter à grandes enjambées l’île Seguin à Citroën qui est sorti avec les pieds gonflés et le moral dégonflé. Citroën réplique alors avec le Nouveau Javel capable de produire 1000 voitures par jour. Une cadence surréaliste en 1933.

Ce jour-là, le dimanche 8 octobre 1933 malgré ses soucis financiers et le stress qui lui dévore l’estomac soigné à coup de Bismuth, à 56 ans, André Citroën est un homme confiant dans son avenir à condition que l’avenir lui fasse confiance.

La B14 sera produite de 1926 à 1928 à plus de 127 000 unités. Elle innovait par sa caisse tout en acier

Les fameux jouets Citroën chargés d’inciter les enfants à penser à cette marque lorsqu’ils deviendront adultes

Les affaires, c’est l’argent des autres

A travers son discours rassurant très applaudi, il sait que sa situation financière est fragile. Sa production est tombée à moins de 50 000 voitures. Il n’a plus d’argent dans les caisses vidées par une grève dure, la mévente de la Rosalie et la construction de ses usines. Sous son physique de notaire de province au regard vif cerclé d’or, Citroën est un aventurier de la finance. Il a monté son empire industriel pratiquement sans argent, empruntant à des amis, à des sociétés tampon et aux concessionnaires qui lui ont avancé la trésorerie. Pour lui, les affaires, c’est l’argent des autres.

Déjà en 1921, à cours de liquidité, il avait proposé à la puissante General Motors de reprendre 50 % des parts de sa jeune société. Après une rencontre à Paris, la GM avait pudiquement refusé l’offre, peu rassurée par l’équilibrisme du personnage lui préférant la rigueur de la marque allemande Opel rachetée un peu plus tard. Sa gestion artistique et sa passion du jeu, son goût de paraître, son génie du marketing ont provoqué le courroux des banquiers qui ont tenté de l’aider en s’intéressant à sa gestion artistique. Citroën les a évincés. Mais cette fois, la situation est autrement plus grave car il doit énormément d’argent à ses fournisseurs. Mais Citroën a confiance dans son charme : un déjeuner dans un grand restaurant, de l’humour, un petit tour de cartes, des mots pour convaincre et la traite qu’il ne peut pas honorer est repoussée.

La tour Eiffel aux couleurs de Citroën formées de 25 000 lampes, se voyait jusqu’à 100 km autour de paris

Citroën se lancera dans de fabuleux raids comme la Croisière Noire et La Croisière jaune en 1931 avec des C4 équipées de chenilles

Javel fut entièrement reconstruit en 1933 pour produire 1000 voitures par jour notamment la Traction Avant

Une révolution sur 4 roues

En cette fin 1933, il dispose d’une sacrée carte dans son jeu avec la future PV pour Petite Voiture. Son bureau d’études sous la houlette du vibrionnant ingénieur André Lefèbvre planche sur une voiture extraordinaire. C’est mieux qu’une auto, c’est une révolution sur 4 roues : sans châssis, sans marchepied, sans pont arrière puisque ce sera une traction avant, mode de propulsion jamais utilisé en grande série, sans boîte de vitesses puisqu’elle possédera une transmission automatique à turbine. Une 7 CV profilée et surbaissée roulant à 100 km/h en consommant seulement 10 litres aux cent kilomètres et qui possédera une meilleure tenue de route qu’une voiture de compétition.

Au salon de Paris, Citroën voulait toujours avoir un stand plus vaste que celui de Renault

Étudiée et réalisée en un temps record de 13 mois seulement car le temps presse, la petite 7 (c’est encore son nom) est dévoilée début avril 1934, six mois après ce grandiose banquet. Citroën n’a pas menti, la Traction est une révolution. Certes, au dernier moment, elle a perdu sa boîte automatique pas au point, mais elle ne déçoit pas. Autant esthétiquement que dynamiquement, elle démode tout ce qui roule ici bas. Elle refait la route grâce à sa traction avant, nom qui lui restera.

Si la Traction va sauver Citroën, elle va perdre André Citroën…

André Citroën 100 ans / la suite cliquez ici

En 1934, le patron sur les marches de l’escalier va faire découvrir la révolutionnaire 7 CV appelée plus tard Traction Avant

 

(Photos Citroën Communication et collections privées)

 

(Fin de la première partie)

L’avis des Petits Observateurs !

15 commentaires au sujet de « André Citroën (1er Partie) : d’ombres et de lumières »

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  1. Pascal DeVillers

    Bonsoir,
    Très interressant ce premier épisode concernant la carrière d’André CITROEN .
    Pour la petite histoire en recherchant des informations complémentaires suite à la lecture de cet article de Patrice VERGES , je suis tombé par hasard sur le site de l’établissement ayant restauré le mobilier du bureau d’André CITROEN , il y a quelque chose de touchant de voir l’état inital avant remise en état de ces reliques automobilistiques .
    Le siege en particulier est en piteux état .
    https://images.app.goo.gl/BXLHUXjKsBCuhCaH8
    Pascal

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  2. Pierre_

    Merci pour ce livre ouvert sur l’histoire de la grande marque.
    Pour ma part j’ai passé commande du fameux livre aux éditions Etai.

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  3. Fils de Pub

    Magnifique Clair-Obscur.
    Entre les histoires extraordinaires de Patrice Verges et les émouvants récits SDA du Commandant Chatel, les Youteubeurs ne savent décidément pas ce qu’ils perdent…
    Et j’ajoute qu’ici, on peut se répondre et on reste poli.
    J’applaudis donc des deux mains.

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    1. Mat Ador

      Pour me rattraper, je vous livre deux anecdotes puisées sur le web :
      Son ancêtre marchand d’agrumes aux Pays-Bas se faisait appeler Limonenman.
      Son fils, diamantaire, francisa le nom en Citron puis en Citroen sous le Code Civil Napoléonien.

      Devenu riche, André Citroën choisi le quartier de la Nouvelle Athènes, et s’installa rue d’Aumale, à deux rotations d’engrenages à chevrons de la Place Saint-Georges…
      Le monde est petit.

  4. Nabuchodonosor

    Ah j’adore.

    L’histoire est passionnante, elle regorge de détails croustillants mêlant les frasques de cet industriel de l’automobile qui menait grand train (sic) au développement fulgurant de cette industrie qui a traversé le siècle en quatrième vitesse sur fond des rebondissements tragiques de l’Histoire avec un grand H, celle que l’on enseigne parcimonieusement aux plus jeunes.

    J’aime aussi lire l’histoire de la ville qui se construit et se reconstruit sur elle-même sans cesse au gré d’intérêts fluctuants, voilà probablement d’où elle tire sa devise « Fluctuat nec mergitur », j’aime les images de ce site de Javel, jalonné des chemins de halage des bords de Seine, qui a légué son nom à une solution aqueuse désinfectante mise au point par le Génie d’un Allobroge expatrié à Paname (Je te salue ô…), comme j’aime lire ce pont aqueduc en aval dit du Point du Jour en mémoire des duels qui s’y tenaient flamberges au vent, dignes des joutes de Cyrano et qui supportait jadis l’écoulement du chemin de fer de la petite ceinture, ce qui soit dit en passant permettait officieusement au génie militaire d’approvisionner les fortifications de l’enceinte de Thiers, et depuis lequel l’on balançait allègrement les ordures parisiennes sous les ordres d’un Préfet nommé Lépine au grand dam des Normands…

    Mais tout ça c’était avant Dédé Citroën.
    Vivement donc la seconde partie.
    😉
    Merci mon Général, euh pardon Oncle Pat’.

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    1. Nabuchodonosor

      Question au Gouvernement :
      Ce grand quadrilatère sur la vue aérienne, au fond, pris entre les fourches caudines du second Empire des percées Balard/Convention/Zola emmanchées par Mirabeau, ne serait-ce pas l’ancienne imprimerie Nationale devenue aujourd’hui un Ministère Régalien ?

  5. Lemuhot Denis

    Passionné de l’Aventure CITROEN, de l’histoire de cet homme incroyable qu’est André Citroën, je lis avec plaisir ce document.
    J’ai en ma possession, entre autres une édition de 1947 de » la Croisière Jaune », de Georges LE FEVRE, préface de André Citroën (édition de la LIBRAIRIE PLON)
    On se fait une idée, quasi en « direct » de l’esprit de ce rand industriel !

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