André Citroën (2ème partie) : la tragédie

Par Patrice Vergès. Le 18 avril 1934, la « 7 » qui deviendra la Traction Avant est officiellement lancée. André Citroën abat ses ultimes cartes avec cette voiture révolutionnaire capable de sauver son entreprise trop fortement endettée. Mais les jeux sont faits….

André Citroën a disparu à 57 ans le 3 juillet 1935

C’est une voiture révolutionnaire autant par sa silhouette surbaissée que par ses qualités dynamiques. Ses premiers clients livrés en mai 1934 sont époustouflés par cette Citroën qui semble collée au goudron. Las, ils déchantent vite. La « 7 » n’est pas au point et tombe tout le temps en panne. Sa carrosserie se fendille, sa boîte de vitesses grippe, sa direction prend du jeu, ses freins lâchent tandis que les cardans cassent au bout de quelques milliers de kilomètres !

Son lancement précipité en est le responsable. Épouvantés, les clients annulent les bons de commande. L’argent ne rentre plus quai de Javel. Pourtant, quelques mois plus tard, au salon de Paris, sous les voûtes du Grand Palais, sur le gigantesque stand Citroën, il n’y en a que pour la Traction avant. Des petites 7 CV, déjà des plus grosses en 11 CV même des plus grandes encore avec la mythique 22 à moteur V8. Même si les acheteurs reprennent confiance, c’est trop tard pour André Citroën qui a joué… et perdu.

Salon 1932, André Citroën fait visiter son stand au Président de la République Albert Lebrun

 

 » C’est une pétaudière « 

Les traits fatigués et les joues creusées, Citroën se bat depuis plusieurs mois contre les traites. Il est allé taper aux portes du gouvernement qui lui doit de l’argent depuis 1918, de son concurrent Louis Renault, des banquiers (Lazard), des concessionnaires et même des Américains pour proposer la licence de sa Traction. Peine perdue ! Plus personne ne désire rentrer dans son jeu. Il doit beaucoup d’argent à son fournisseur Michelin qui a repoussé les échéances en échange évidemment d’actions et un droit de regard dans son entreprise.

Le manufacturier auvergnat est épouvanté par ses méthodes de vente certes efficaces mais trop coûteuses. « C’est une pétaudière » se serait exclamé Édouard Michelin, en juin 1934, en découvrant, abasourdi, les comptes de la SAAC (Société des Automobiles André Citroën).

Ces derniers mois, André Citroën avait commis de nombreuses erreurs notamment celles de dépenser sans compter et s’endetter fortement et à très court terme pour reconstruire la nouvelle usine de Javel et au plus mauvais moment. Il avait totalement mésestimé les effets de la terrible crise économique de   1930 pas encore estompée. Premier constructeur français, Citroën avait vu ses propres ventes s’effondrer de 72 000 voitures en 1931 à 48 000 en 1933.

Ensuite, le gros conflit social en mai 1933 né, suite à sa décision de baisser les salaires de 10 %, n’a pas arrangé ses finances, ce malgré la taille dans les effectifs, puisqu’en quatre ans, le nombre de salariés a chuté de 38 000 à 20 000.

Citroën avait ouvert un magnifique hall d’exposition en 1926 sur les Champs Élysées. Michelin fera des coupes sombres

Dévoilée en avril 1934, la 7 est chaussée de pneus Michelin avec qui la marque aux chevrons a un contrat d’exclusivité

60 000 malheureux francs

Ce n’est pas le géant Michelin qui porte plainte contre lui, mais un nain. Un minuscule petit constructeur de jantes de volant en bois qui attaque Citroën devant le Tribunal de Commerce. Pour 60 000 malheureux francs de l’époque, Citroën est mis en liquidation judiciaire le 21 novembre 1934. L’inimaginable a été imaginé. Il s’est murmuré, que Jean Ostheimer qui dirigeait la compagnie Franco Américaine de jantes en bois aurait été téléguidé par Michelin dont il était très proche. D’autant que le manufacturier clermontois se montra assez généreux à son égard, les années suivantes en rachetant son entreprise puis en engageant les frères Ostheimer.

Citroën devait plus de 112 millions aux douanes suite aux ventes faites à l’étranger par ses nombreuses filiales, 30 millions à l’État (impôts et cotisation sociales) ainsi qu’à la banque Lazard.

Son plus gros créancier est Michelin, fournisseur exclusif de ses pneumatiques depuis 1919. Citroën   lui doit plus de 60 millions de francs dont une grosse partie est le fait d’une avance personnelle faite par Édouard en 1931, afin qu’il puisse se dégager de la tutelle de la banque Lazard entrée dans son capital.

Lancée en 1932, la Rosalie semblait d’un autre temps face à la  » 7″

La « 7  » montrait des qualités dynamiques extraordinaires comparées à ce qui roulait alors

 

Fermeture de l’usine en décembre 1934

J’ai pu consulter mais hélas pas pu photographier les courriers alarmistes envoyés en 1932 de la part de Michelin à Citroën se plaignant des impayés de ce dernier.Dettes négociées par le Clermontois sous forme de prises d’actions de la SAAC qui s’ajoutent à celles acquises en 20 octobre 1934 auprès d’André Citroën qui lui cède toutes les actions qui lui restent mais dont la valeur a terriblement chuté suite aux rumeurs pessimistes qui courent sur la marque.

L’usine est fermée le 23 décembre 1934 pour que des liquidateurs effectuent un inventaire. L’actif existe bel et bien sous la forme de cette usine du futur. Il a simplement manqué à Citroën suffisamment de liquidités. Ils décident donc de continuer l’exploitation en rassurant l’État effrayé devant les dizaines de milliers chômeurs supplémentaires qu’entraînerait la fermeture des usines sans compter la sous-traitance. Michelin se retrouve donc actionnaire majoritaire de Citroën.

Autant Pierre Michelin que Pierre Boulanger et leurs hommes venus de Clermont Ferrand, lors de leur audit, ont été aussi horrifiés par le luxe des bureaux, le personnel pléthorique, les gaspillages, l’absence de contrôle de gestion. Même le vieil Édouard qui accepta de se déplacer refusa de s’assoir dans les luxueux fauteuils tendus de cuir du bureau du patron préférant ceux moins confortables de la comptabilité. Pour rendre l’entreprise viable, Michelin doit simplement appliquer les méthodes de gestion qui ont si bien fonctionné à Clermont Ferrand. Les recettes de bateleur de Citroën, c’est du passé !

Au volant, la 7 offrait des sensations nouvelles, celle de faire qu’un avec la route

La « 7  » conçue en 18 mois seulement par le génial André Lefebvre innovait sur de nombreux points

« Il ne faudra plus revenir à Javel »

 Par ailleurs, la solide image de gestionnaire de Michelin inspire confiance à l’État qui consent un prêt de 60 millions pour tranquilliser les banques et les fournisseurs. Le 5 janvier 1935 est créé un comité de gestion provisoire, puis fin juillet 1935, avec 57 % des actions de Citroën, Michelin se retrouve donc, propriétaire majoritaire de la firme automobile. Enfin, le 3 décembre 1935, Pierre Michelin est officiellement nommé Président.

Il se murmura que Michelin avait été dur avec André Citroën qui mourut de chagrin. Que Pierre Michelin lui ait demandé de ne plus revenir à Javel fut éprouvant pour le créateur de la marque et évidemment joua un rôle négatif sur son moral et sa santé chancelante. Pour Pierre Michelin, c’était l’unique solution pour se faire accepter en temps que patron car certains membres du comité de direction ne le reconnaissaient pas encore comme tel.

Controverse

Un des quatre enfants d’André Citroën, son deuxième fils Bernard disparu en 2002, dans son livre « La conjuration de Javel » évoqua dans quelles circonstances son père avait fait faillite en spécifiant que les banques et Michelin avaient profité de la sa mauvaise santé pour en prendre le contrôle. Ce n’est pas inexact.

Mais pour le gouvernement, la gestion de Michelin offrait bien plus de garantie que celle disons pudiquement, artistique de Citroën. Il s’était aussi dit que la veuve d’André Citroën disparue en 1955 vécut sans argent, aidée financièrement par sa fille Jacqueline mariée à un riche industriel. D’autres sources très crédibles prétendent le contraire. « Assurez-vous qu’elle ne manque de rien » aurait spécifié Édouard Michelin qui lui aurait versé une généreuse pension pendant une dizaine d’années. Précisons également que c’est Pierre Michelin qui avait insisté pour qu’André Citroën reste président du conseil d’administration fin 1934 avant que la maladie l’en éloigne définitivement début 1935.

 600 améliorations

L’une des premières actions de Pierre Michelin et de Boulanger est de freiner le programme du moteur diesel auquel croyait Citroën et surtout d’arrêter la grosse 22 CV à moteur 3,9 l V8. Elle est remplacée par l’étude d’une   6 cylindres 2 ,6 l plus modeste au moteur extrapolé du nouveau 1911 cm3 ce qui réduit ses frais d’études.

On peut dire que Michelin sauva la Traction en faisant porter plus de 600 améliorations à cette voiture qui souffrait de nombreux défauts de jeunesse. Cela dit, dès sa sortie, André Lefebvre avait tenté de remédier à ses défauts les plus criants en améliorant la rigidité notoirement insuffisante de la coque, les portières fermant mal, la suspension arrière qui cassait comme du verre et les freins qui perdaient leur efficacité tout comme la boîte de vitesses. Au cours de l’été 1934, il avait été déjà accru sa cylindrée à 1600 cm3 pour palier le manque de puissance du 1303 cm3 original avant de dévoiler un 1911 cm3 glissé dans une coque élargie et rallongée dévoilée sous la nef du Grand Palais en octobre 1934.

 Lumières coupées, plus de papier WC !

 Michelin aux manettes adapte à Citroën sa culture d’entreprise déjà appliquée à Clermont Ferrand qui est à des années lumière de celle instaurée par l’industriel. Un plan rigoureux licencie une partie du personnel réduit à 12 000 employés, réduction des salaires de 20 %, taille sévère dans les frais généraux, lumières coupées dans les bâtiments et bureaux, arrêt de l’illumination de la Tour Effel, suppression du papier des WC ( !), réduction du format des imprimés pour économiser du papier, division de la surface des bureaux par deux. Ajoutez la suppression des visites d’usine instaurées par l’ancien maître des lieux, plus de voitures de service, coupure des importants budgets de publicité (2% du CA,) vente des filiales déficitaires. Enfin et surtout, âpre négoce des impayés avec les fournisseurs qui ne retrouvèrent jamais la totalité de leur créance. Michelin ferme des magasins d’exposition, vend la filiale des taxis, des transports Citroën et des assurances, réduit au minimum les stocks de voiture. Mais André Citroën ne le vit pas.

En janvier 1935, des douleurs de plus en plus violentes à l’estomac le clouent au lit. Un cancer ! Malgré l’opération de la dernière chance le 9 mai, André Citroën meurt le 3 juillet 1935 à 9 heures du matin à 57 ans.

Un an plus tard, en 1936, Citroën déclare 18 millions de bénéfices et déjà une légende se construit autour de la Traction.

André Citroën avait eu raison trop tard

L’avis des Petits Observateurs !

12 commentaires au sujet de « André Citroën (2ème partie) : la tragédie »

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  1. Lionel

    Ce qui me surprend c’est que malgré cette reprise en main de bon gestionnaire, Michelin a permis à l’entreprise Citroen de garder cet état d’esprit avant gardiste pour créer des voitures de plus en plus révolutionnaires après guerre. Je me souviendrais toujours cette phrase dont je ne me souviens plus l’auteur et qui disait en substance que pour recréer une voiture aussi techniquement en avance que la DS, il faudrait lancer une soucoupe volante.
    Et finalement, la gestion de Michelin sera à son tour remise en cause et Citroen revendu au plus traditionaliste Peugeot. Destin finalement parallèle à celui d’André Citroen…

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  2. Stéphane.nc

    Intéressant et émouvant article.
    Il me rappelle cette citation de Winston Churchill que j’apprécie particulièrement : “On considère le chef d’entreprise comme un homme à abattre, ou une vache à traire. Peu voient en lui le cheval qui tire le char.”
    Et la fin de vie d’André Citroën dément Steeve Jobs qui a dit “Je suis convaincu que la moitié qui sépare les entrepreneurs qui réussissent de ceux qui échouent est purement la persévérance.” En l’occurrence celle ci a moins fait défaut à Citroën que la rationalité budgétaire.
    Je pense enfin et surtour à Elon Musk qui est en train de contribuer-fortement- à dynamiter l’industrie automobile telle que nous la connaissions.
    Je lui souhaite plus de réussite qu’à André Citroën avec qui il partage une certaine flamboyance qui fait du bien dans un monde de chiffres et de normes.

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  3. Pierre_

    Il faut un talent inouï pour mener tous les combats dans pareil entreprise, et en tenir le cap.
    J’ai revu cet hiver le film Tucker et puis je me suis passionné pour l’histoire de notre marque Facel, puis d’autres encore.
    L’histoire de ces fondateurs, de ces hommes hors du commun, est fascinante !
    Merci Patrice pour cette page d’histoire.

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  4. Nabuchodonosor

    Formidable conquête de l’industrie automobile du début du vingtième siècle. Merci Patrice Verges de nous conter tout cela, cette saga Citroën est passionnante.

    André Citroën avait eu raison trop tard ou trop tôt selon que ce que l’on veut voir. Car l’industrie tirera ensuite profit de nombre de ses innovations et Citroën s’inspirera grandement de la vision avant-gardiste de son géniteur pour mettre au point la TPV qui deviendra la célèbre 2CV à la suite d’une longue étude de marché, autre innovation qui révolutionnera l’automobile.

    Je ne sais s’il est de bon ton de tirer un parallèle entre André Citroën, Nicolas Hayek ou Elon Musk, mais je veux voir en ces hommes de géniaux visionnaires à la suite desquels rien ne sera plus jamais comme avant, au risque bien souvent d’y laisser leur peau. Elon, si tu nous lit…
    😉
    Nabuconquit

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  5. Pascal DeVillers

    Bonsoir,
    Merci pour cette saga André CITROËN.
    J’ai appris plein de choses sur ce mythe de l’industrie autotomobile.
    Étonnant que personne n’ait encore pensé à faire un film de cette destinée tragique.
    Pascal

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  6. François

    Bonjour,
    André Citroën a révolutionné bien des domaines autour de l’automobile et aujourd’hui encore ses idées laissent des traces, c’était un formidable visionnaire pour ne pas dire génial. Bien sur ses énormes prises de risques ne faisaient pas bon ménage avec une gestion rigoureuse de l’entreprise mais nous lui devons beaucoup d’avoir fait évoluer l’automobile et rendu les évolutions techniques acceccibles au plus grand nombre. Peu de marques peuventt prétendre avoir autant de modèles qui ont marqué et fait évoluer l’automobile que Citroën. L’influence de son créateur a dépassé très largement sa courte vie et aujourd’hui encore Citroën est synonyme de créativité, même si les produits ( gestion oblige ) ne le reflètent pas toujours.
    L’empreinte est très forte et pas étonnant si aujourd’hui c’est la marque qui compte le plus de collectionneur, de bagnolards. On peut avoir d’autres marques de prédilection, une passion pour un modèle ou un autre et c’est bien normal mais une Citroën ne laisse jamais indifférent, n’est ce pas président ? Et on attend toujours la prochaine, celle qui peut être un jour nous refera le coup de la Traction ou de la DS…Et c’est toujours difficile de se séparer de celle qu’on a, imparfaite c’est vrai, mais posséder une Citroën ça laisse des traces.
    Francois

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  7. Georges Piat

    On comprend le besoin d’avoir différentes unités, design, pub, marketing, finances etc pour faire « tourner » une Société.
    En attendant, André, si tu nous regardes, le coup des chevrons ça fonctionne toujours… Et même plutôt bien !
    Et merci Patrice, il est super ton article.

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  8. aimelauto

    80 ans plus tard Citroen ne fait plus guère réver !

    la faute à des choix industriels où on a priorisé l’economie, entrainant la qualité médiocre des modéles , plutot que sur l’innovation (qui est partie vers les marques allemandes avec des technologies bien plus élaborées de la plupart des modéles).
    Citroen aujourd’hui se débat avec les marques coréennes dans le bas de gamme, apres des échecs retentissants sur nombres de marchés……comme en Chine récemment, (où les produits locaux sont bien plus attractifs en modernité et vendus 25 % moins chers que les Peugeot ou Citroen………… et avec un avenir sombre de duplicata de modéles Peugeot en mal de renaissance lui aussi.
    Citroen ……un beau gachis industriel !

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