Souvenirs d’Autos (336) : de la Coupole au Génie

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. Tiens, voilà du Nabu, voilà du Nabu, voilà du Nabu !!

Au milieu du mois de Pluviôse, Oncle Pat’ évoquait sa rencontre avec une fringante R16 TX (https://www.petites-observations-automobile.com/2021/02/la-16-tx-de-mon-pere-cest-la-plus-belle.html) qui faisait immédiatement remonter en moi un souvenir de bidasse et la vision encore tenace de ces R16 gris militaire à l’immatriculation flanquée d’un logo tricolore qui poireautaient sur la contre-allée, devant le perron du 93 Boulevard du Montparnasse dans le 6ème, dans l’attente d’un hypothétique postérieur, haut-gradé…

En Germinal de l’année huitante deux, je franchissais ce montoir chaque matin le petit doigt sur la couture, incorporé dans le contingent, comme tout appelé scientifique, à pareille époque.

Si les premiers niveaux de ce bâtiment rattaché au Ministère de la Défense accueillaient les bureaux de la Direction Générale de l’Aviation Civile, ceux du dessus et jusque sous les toits étaient affectés à la Direction Centrale du Génie.

Ce soir-là je suis de garde. Ma première garde, confiné dans l’alcôve réservée au concierge. L’immense porte d’entrée ajourée m’offre un excellent point de vue sur le Boulevard. « Tout évènement périphérique au bâtiment doit être impérativement notifié sur le cahier prévu à cet effet ». Gardez l’œil et ne pas s’assoupir, mes supérieurs m’ont prévenu.

Peu à peu le 93 se vide de ses occupants, les chauffeurs du Régiment du Train quittent la loge opposée et la flottille de R16 réglementaires s’estompe dans le trafic. La courte contre-allée qui longe la façade est devenue déserte.

Cela ne durera pas. Dès le crépuscule j’observe des mouvements suspects sur le trottoir d’en face, précisément au numéro 102. De frêles silhouettes apparemment féminines et cosmopolites complotent devant La Coupole, cet établissement de débauche dont la réputation sulfureuse était parvenue jusqu’à mes oreilles provinciales juvéniles. Puis, insidieusement, les silhouettes, qui paraissent avantageusement montées sur échasses, se dispersent pour se répartir en face à face sur les deux trottoirs, tout en se tenant à bonne distance les unes des autres, faisant le pied de grue dans l’attente d’un rendez-vous improbable, avec un complice dans l’une ou l’autre des innombrables automobiles qui circulaient encore à cette heure avancée… Rien ne m’échappe. Haletant, je consigne tout dans le registre, en prenant grand soin de noter l’ordre chronologique des choses qui vont aller en s’accélérant…

Mais grand diable que se trame-t-il donc ? En veut-on au Génie ? A quelques documents classifiés ? Je suis bien en veine moi qui croyait passer la nuit, peinard…

En voilà maintenant une qui fait les cent pas chaloupés devant la grille, tenant à deux doigt son fume-cigarette, une main sur les hanches qui révèlent sous mes yeux ébahis des cuisses rebondies sous les bas résilles tendus par le porte jarretelles que le court tailleur, ras le buisson, ne parvient à dissimuler… En guise d’hypothétique postérieur, j’en prends pour mon grade.

Une limousine sombre s’enfile soudain dans la contre-allée et stoppe à hauteur du stand-up aux limites de la décence. La vitre descend aussi vite que s’engage un court dialogue que je ne parviens à déchiffrer et voilà que l’aristotélicienne s’engouffre sur le siège passager avant que le phaéton ne détale dans un vrombissement que les vitres de la porte du grand hall se souviendront toute la nuit… Une Affaire conclue à la hussarde et mon palpitant qui s’emballe.

Sous mon regard impuissant et celui en coin, imperturbable, de Notre-Dame-des-Champs voisine, les allées et venues seront incessantes. Au garde-à-vous, les paupières tombantes sur mes yeux rougis de fatigue, les mains moites, les pages humides du mémoire seront cependant bien vites maculées sans biffer mais le modus operandi étant à chaque fois le même, je compris par-delà mon incrédulité de bleu bite que la sécurité de la cambuse dont on m’avait confié la garde n’était nullement l’objet du désir de ces ombres fugaces et, bien que je me sois tenu prêt à en repousser chaque pénétration inopportune, la position verrouillée que je défendais bec et ongles ne serait aucunement violée.

Ce soir-là, pour la toute première fois de ma vie, c’était bien avant la naissance de POA, je fis donc à l’insu de mon plein gré, l’œil abondamment rincé, mes premières armes de Petit Observateur Automobile…

Nabu, Sapeur et sans reproches.

 

Cette rubrique est aussi la vôtre !

Faites comme Nabu et racontez vos anecdotes au Commandant Chatel par mail (thibautchatel@icloud.com), il se chargera de les publier. N’oubliez pas que pour « Souvenirs d’Autos » nous cherchons de l’anecdote, de l’humain, de l’humour, de l’émotion. On oublie un peu l’arbre à came et le Weber double-corps… Et si possible, joignez à votre histoire des photos…. On adore ça chez POA !

Merci.

 

 

L’avis des Petits Observateurs !

20 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (336) : de la Coupole au Génie »

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  1. Bébel

    Vu la souplesse de la suspension, heureusement que les frangines officiaient à la fraîche après le service des R16…
    Je te dis pas la gueule du ciel de pavillon, déjà qu’il était martelé de traces de Képis…
    🙂

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  2. Christian ALMERAS

    Je connais bien ces R16. Mon père en avait une de 1970 à 1975. Il était général et codirigeait le Service des Essences des Armées. Le moteur était, je crois, légèrement dégonflé et je crois encore, fonctionnait à l’ordinaire. Il avait droit à une plaque avec 2 étoiles qui s’insérait à l’arrière mais qui restait dans le coffre car mon père était du genre discret! Confortable, innovante et pratique avec son hayon, une bonne auto de l’époque et de bons souvenirs de voyages mais véhicule de l’armée oblige, je n’ai jamais pu la conduire.

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    1. Nabuchodonosor

      Merci Christian. Le Gégène, sympa au demeurant, qui commandait le service s’appelait Bock.
      C’était un deux étoiles, mais nous les petits sapeurs on l’appelait « quart de place » parce que la SNCF accordait générausement 75% de réduction à ce haut grade de l’armée…
      Comme toi, je n’ai jamais pu prendre le volant de l’une de ces R16 gris militaire.
      Ceci dit, je garde un excellent souvenir de mon passage sous les drapeaux…

  3. Un appelé.......................

    A la vue de cette face avant de Renault 16 doublement tricolore, la mémoire militaire me revient………vaguement.
    Début des années 80, la cité Balard, modeste appelé qui débarque au pole automobile et doit
    repasser le permis version « militaire ».
    Après avoir passé mes journées à jouer de la « nenette », celle de la france éternelle de POA dans son
    tube metallique,sans fume-cigarette, ni hanches rebondies………sur les carrosseries du garage, me voilà
    au volant de l’auto école pour jeune troufion avec les doubles commandes dont les tubes metalliques passent
    dans l’habitacle. Ce devait etre ces anciennes voitures de généraux, car je me suis retrouvé le séant dans une Cx Athéna lors
    de mon affectation en tant que chauffeur d’un général (Le Coz il me semble), bras droit du général Capillon.

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  4. Chapman

    J’ai travaillé, dans ces années là comme commissionnaire en librairie et circulait beaucoup de très tôt le matin jusqu’à la toute fin d’après midi. Pour livrer les petites librairies des gares du Nord et de l’Est, je remontais Sébastopol de bon heure, avant les embouteillages et redescendais par la rue Saint-Denis où les filles qui étaient encore sur le trottoir aux petites heures du matin m’interpellaient de remarques salaces et faisaient rougir ma naïve jeunesse alors que, coincé derrière le camion poubelle je circulais au rythme de ceux qui cherchent l’aventure.
    Pour ce qui est de ces R16 j’avais noté que même le général n’avait droit qu’au modèle TL.

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  5. Nabuchodonosor

    Les copains. Je vous remercie beaucoup de vos commentaires sincères et touchants.
    Un SDA de bidasse où je ne consommais pas, où je me contentais encore de regarder sans toucher toutes ces belles carrosseries pourtant à ma portée…
    C’était il y a 40 ans…
    Et 40 kilos de plus, plus loin, je mesure combien le temps qui passe ne se rattrape guère, combien le temps perdu ne se rattrape plus…
    😉
    Nabu
    Et bien sûr avec tous mes respects à qui vous savez.

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    1. Nabuchodonosor

      La DGAC avait également une autre adresse parisienne si je me souviens bien.
      D’ailleurs la Direction du Génie n’était pas ici non plus. La S.T.B.F.T* était installée au 93, Bd du Montparnasse.
      😉
      * Section Technique des Bâtiments, Fortifications et Travaux

  6. John Steed

    Sous moi donc cette croupe s’avance,
    Et porte sur le front une femelle assurance.
    Nous partîmes cinq cents, mais par un non renfort
    Nous nous vîmes seuls à combattre au corps à corps.
    Corneille, le Cid : La tirade de Don Rodrigue…

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    1. Nabuchodonosor

      Dans cette situation aujourd’hui, j’aurai certainement fais un after « portes ouvertes », mais à l’époque je n’avais pas la tune…
      😉

  7. Pierre_

    Rapport d’un petit observateur sur des combats de nuit.
    _c’est au crépuscule que débutèrent les hostilités, les troupes en vinrent très vite au corps à corps!_
    Au milieu des années quatre-vingt la boite m’envoyait à Paris. Me voici donc à la capitale pour la première fois de ma jeune vie. Très vite, à la nuit tombée, je pus observer un cortège de bagnoles sombres passant en revue de blondes noctambules en jupon. Il n’y avait, dans ce défilé de 14 juillet avant l’heure, que des belles bagnoles.
    Merci Nabu pour le Souvenir de cette ronde de nuit des plus originale.

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