Le véritable destin de la Ford GT 40 au Mans (seconde partie)

Par Patrice Vergès. Continuons à rouler vers le triomphe de Ford au 24 heures du Mans et la victoire volée à Ken Miles comme le relate le film  » Le Mans 1966″. Mais il n’y a pas une vérité mais des vérités….  

Pour la faire tenir au sol, la Ford fut bardée de becquets, spoiler et autres ailerons. Nous étions loin de la pureté du dessin initial de l’ordinateur de 1964

Roy Lunn décida de se passer des Anglais qui avaient perdu sa confiance. Pour faciliter le travail il fut décidé de rapatrier le service course aux USA en créant le département Kar Kraft drivé par Caroll Shelby le père des AC Cobra et ancien vainqueur du Mans. Le film a aussi oublié le gros travail effectué sur cette voiture par préparateur Holman et Moody qui faisait courir la marque avec succès en Nascar.

Avec son équipe, notamment grâce au travail de Phil Remington qui joua un rôle important quoique trop effacé dans le film, Kar Kraft améliora la voiture, revit l’aérodynamique en faisant redessiner un nouveau capot allongé, monta une nouvelle boîte de vitesses ZF plus résistante. Modifications sanctionnées par Ken Miles qui, sur la piste, les vérifiait au volant de la GT40. On s’attacha surtout à accroître la puissance du moteur jugée pas assez élevée par rapport à celle des Ferrari 3,3 l 275 P. On remplaça le 4,2 l indy en alu par le bloc fonte 289 4,7 l un peu plus puissant de 385 ch puis une version 5,3 l poussée à 400 ch qui permit à Miles de débouler à 320 km/h lors d’essais privés.

Dès le Mans 1965, Ford testa des moteurs de plus grosses cylindrées sur la GT40

 338 km/h !

Pour trouver encore des chevaux à partir de ce bloc de série en fonte au dessin peu sophistiqué à arbre à cames latéral il n’y avait qu’une solution possible ; gagner encore de la cylindrée. D’où l’idée de Lunn d’installer à la place du small block, le big block 427 7 litres des énormes berlines Galaxie courant dans la catégorie Nascar. Dans une GT40 au comportement arrière modifié et au train roulant adapté avec un freinage ventilé renforcé, on installa le gros 7 litres limité à 480 ch. Il était accouplé à une boîte spécifique Ford à quatre rapports seulement, capable de supporter le couple colossal des huit énormes pistons. (On voit Ken Miles passer la cinquième dans le film !) Ken Miles fut chronométré en essais privés à 338 km/h ! Avec cet énorme moteur, Ford sentit qu’il possédait enfin l’arme absolue pour emporter les 24 Heures du Mans 1965.

Fabuleux Christian Bale dans le rôle de Ken Miles dont il imite l’accent anglais car Miles était né en 1918 près de Birmingham

Record du tour mais pas la victoire !

En juin 1965, pas moins de six Ford se retrouvèrent sur le circuit français. Des voitures bardées d’appendices et de becquets et autres dérives pour tenter de les plaquer au sol. Nous étions loin de la pureté des formes du modèle original mais les Ford tenaient enfin la route. Sous le capot arrière, les cylindrées s’articulaient de 4,7 l en passant à 5,3 l et 7 litres sur ces versions à capot long rebaptisées MK II. Contrairement à ce qui est raconté dans le film, Ken Miles ne découvrit pas le circuit du Mans en 1966. Il avait déjà participé aux 24 heures 1965 sur une Ford 7 litres avec McLaren. Il abandonna au bout de 5 heures de course sur boîte de vitesses cassée.

Les Ford réaliserent un début de course étourdissant avalant les Hunaudiéres à 330 km/h et pulvérisant record du tour sur record du tour avant d’abandonner au fil des heures comme les Ferrari usine d’ailleurs pour laisser la victoire à une Ferrari client bien moins rapide. A Maranello, on ne savait pas que c’était la neuvième et dernière d’une voiture rouge au Mans.

Première victoire de la version MK II avec Miles à Daytona en 1965; Un avant allongé offrit à la MK II une meilleure tenue de cap. L’état major de Ford avec Leo Beebe en 3eme position à gauche

 Les Américains débarquent au Mans

 Début 1966, les Ford MK2 encore bien améliorées pendant l’intersaison s’imposèrent enfin aux 12 heures de Sebring puis aux 24 heures de Daytona pilotées par Ken Miles associé à Ruby. Cela dit, elles n’étaient pas invincibles car à cause du poids accru du 7 litres (elles pesaient 1200 kilos !), leur freinage manquant vite d’endurance, nécessitait de nombreux changements de plaquettes de frein. D’où l’idée, comme le montre le film, pour le Mans de tourner le règlement en échangeant tout l’ensemble disques-plaquettes-étriers plutôt que ses dernières.

Aux essais du Mans d’avril 1966, sanctionné par la mort d’un pilote Ford (Walt Hansgen) sous la pluie, Ken Miles réalisa le meilleur temps devant les Ferrari P3 développant désormais 420 ch.

Ferrari et Ford se retrouvèrent donc de nouveau face à face au Mans le 18 juin 1966. Ford qui tenait absolument à remporter cette épreuve avait investi des moyens jugés colossaux à cette époque comparés à ceux de Ferrari. A cet égard, Enzo Ferrari n’était pas présent au Mans en 1966 comme on le voit dans le film. Les Américains arrivèrent au Mans comme ils avaient débarqué en France en juin 1944. Ils apportèrent même leur propre papier WC car on leur avait expliqué qu’en France  » on s’essuyait encore avec du papier journal » sans oublier leurs distributeurs de Coca qu’on trouvait encore difficilement chez nous.

Avec le montage du big bloc de 7 litres, la MK II avait forci de près de 200 kilos exigeant des freins plus imposants

Ken Miles parcourut des dizaines de milliers de kilomètres au volant de la GT40 et MK II dont il assura la mise au point

 

Henry Ford met la pression

 Inutile de dire que si Henry Ford II fit le déplacement avec sa nouvelle jeune femme d’origine italienne (c’était le petit-fils de Henry Ford et non son fils comme au cinéma), ce n’était pas pour se faire ridiculiser par Ferrari. Il mit beaucoup de pression à Leo Beebe qui conserva jusqu’à la fin de sa vie dans son portefeuille le mot que son PDG lui glissa pendant la course  » Ford doit gagner ». Beebe jouait sa place. Ordre qui incita ce dernier à éviter que les pilotes Ford fassent la course entre eux et se détruisent lors d’accrochages. Il savait que certains jeunes loups de l’équipe étaient assoiffés de victoires et le brutal coup d’accélérateur que mit McLaren juste avant la ligne d’arrivée ne fut peut être pas aussi innocent que l’on crut  à l’époque.

Départ en épis de 24 heures du mans 1966, C’est Gurney qui avait fait la pole devant Miles, Whitmore et Mclaren. La première Ferrari est 5eme

Les performances d’une Ferrari P3 de 4 litres seulement n’étaient pas très éloignées de celles des Ford MK II. Mais par manque de moyens, Ferrari n’en avait engagé que trois voitures officielles

 

13 Ford au départ !

Ford arriva avec pas moins de 13 voitures au départ dont 8 MKII qui n’étaient pas toutes préparée par Shelby plus 5 GT 40 4,7 l. Pas facile de trouver 16 pilotes capables de rouler à 320 km/h sur des routes nationales et secondaires qui constituaient l’ancien tracé du Mans ! Ford engagea à prix d’or les plus rapides pilotes de Formule 1 de l’époque avec Graham Hill, Richie Ginther et Dan Gurney sensé être le plus véloce. C’est lui d’ailleurs qui fit la pole position d’une seconde devant Miles aux essais. Ajoutons une meute de pilotes américains de Nascar qui découvrirent le tracé et surtout la conduite particulière du Mans. S’ils conduisaient pied au plancher comme des barbares en manquant de fair-play envers les doublés, ils n’avaient l’habitude de piloter la nuit, ni sous la pluie, ni face au soleil couchant et encore moins sur des routes étroites encadrées d’arbres !

Indiscutablement, la Ford MK II était un peu plus rapide que la Ferrari P3 grâce à sa cylindrée presque double (7 litres contre 4 litres). Surtout, contrairement à ce qu’on pense, elle était plus facile à piloter, plus confortable, plus douce avec un moteur plus silencieux et plus reposante en économisant les changements de vitesses avec quatre rapports seulement. Si un pilote de Ford, par mégarde ou fatigue, oubliait de descendre un rapport en entrée de virage, il lui suffisait d’accélérer un peu plus fort en sortie où tel un boulet de canon, il reprenait sa vitesse sans perte pour le chrono.

Comme dans le film, Miles associé à Hulmes fut bien victime d’une porte mal fermée et dut cravacher sec et pulvériser le record du tour pour revenir sur Gurney qui jouait le lièvre en tête. Après l’abandon de ce dernier, il prit le commandement dès la 11eme heure devant une Ferrari. Dans le film à travers les haut-parleurs, on présente Miles comme la vedette de la course. Ce fut loin d’être le cas, car il était pratiquement inconnu en France ce qui n’était pas le cas de son coéquipier, Denis Hulmes excellent pilote de Formule 1 qui sera sacré Champion du Monde de Formule 1 l’année suivante et qui était au moins aussi rapide pour ne pas dire plus.

Le vrai Leo Beebe (1917/2001) qui quitta Ford en 1971

Shelby demanda à Miles (qui ne consommait qu’un sachet de thé sur 24 heures !) de ralentir pour favoriser une victoire d’équipe

 

  » Je crois qu’on s’est fait baiser ! « 

On sait que sous la pression de Ford qui désirait placer trois voitures aux trois premières places, on demanda à Miles de ralentir lors du dernier relais afin que les voitures se présentent côte à côte sur la ligne d’arrivée. Ce qui fut fait. À l’arrivée, l’ACO déclarera que ce n’est pas possible et c’est à cause de sa position moins favorable sur la grille de départ en épis que celle de Miles-Hulmes que la Ford noire de Bruce McLaren-Chris Amon fut déclarée victorieuse tandis que celle de Bucknum-Hutcherson se classa 3eme.

Il parait que Miles prit très mal la chose lorsque Shelby, sur les ordres de Ford, lui demanda de ralentir lors de la prise de son dernier relais. Sur certaines photos, il semble effondré à l’arrivée où il aurait déclaré à Charlie son chef mécanicien  » Je crois qu’on s’est fait baiser ». Il tenait beaucoup à remporter Sebring, Daytona et le Mans en se sachant en fin de carrière à 48 ans.

Ces 24 heures du mans 1966 furent marquées par une pluie battante. La voiture des vainqueurs soulevant des gerbes d’eau

Ken Miles au volant de sa MK II bleue clair à parements rouge

Le podium de l’arrivée. A gauche, Bruce McLaren, Henry Ford et sa jeune épouse, une inconnue, Colins Davis et Jo Siffert vainqueurs à l’indice de performance sur Porsche 906 et Chris Amon tout sourire

La légende en marche

 Comme par hasard, la victoire de McLaren et Chris Amon arrangeait Ford. Ils étaient beaux, jeunes alors que Miles au profil d’aigle et visage ascétique (formidable Christian Bale) était déjà un vieux pilote. McLaren et Amon étaient en plus mondialement connus puisqu’ils courraient en Formule 1 ce qui n’était pas le cas de Miles connu qu’aux USA. Comme par un troublant hasard, Aston-Martin avait fait gagner Caroll Shelby au Mans en 1959 pour cette même raison. La marque britannique avait demandé à l’équipage plus rapide de la deuxième Aston Martin de ne pas le dépasser car la victoire d’un Américain favoriserait les ventes de la marque aux USA !

Il est certain que Miles était connu pour son caractère difficile comme il est bien montré dans le film et n’était certainement pas le pilote préféré de Leo Beebe désirant surtout que la marque s’Impose. Dommage qu’on ait présenté Beebe sous l’angle un peu excessif de méchant tout comme le pilote italien de la Ferrari P3, Ludovico Scarfiotti qui était un seigneur. Une rumeur tenace mais pas avérée prétend que Ford aurait fait volontairement perdre Miles comme me l’a racontée le journaliste Jacky Morel, un spécialiste de la GT40 qui a beaucoup travaillé sur cette histoire. Ford aurait demandé aux chronométreurs manceaux de lui enlever un tour car il aurait eu, en fait, un tour d’avance sur ses coéquipiers. Mais tous les responsables qui peuvent l’affirmer ou l’infirmer, sont aujourd’hui décédés.

Après 3 ans d’effort, 4 millions de dollars dépensés, Ford avait réussi son pari et s’était vengé de l’affront fait par Ferrari. Hélas, Miles se tua deux mois plus tard à Riverside en mettant au point la future MK4 qui s’imposa l’année suivante avant que la Fédération sportive, effrayée par les vitesses atteintes par cette voiture, limita la cylindrée des prototypes à 3 litres. Pourtant, Ford rajouta encore deux victoires au Mans grâce à John Wyer qui fit de nouveau gagner la vieille GT40 que Lunn avait condamnée. Mais c’est une autre histoire !

POA a eu la chance d’essayer en Angleterre cette réplique esthétique de la voiture victorieuse en 1966

Pour montrer que Ken Miles était un inconnu chez vous, l’annonce de son décès en août 1966 ne fit qu’une petite colonne dans Sport Auto

L’avis des Petits Observateurs !

3 commentaires au sujet de « Le véritable destin de la Ford GT 40 au Mans (seconde partie) »

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  1. Nabuchodonosor

    Un grand merci Oncle Pat’ de nous narrer cette saga Mancelle étonnante, ce combat finalement déséquilibré entre deux grands noms de l’automobile qui ne boxaient pas dans la même catégorie. 13 voitures contre 3, on ne peut pas dire que cette année-là, les cowboys y soient allés avec le dos de la selle…

    A propos, vous serez soulagé d’apprendre que par le miracle du progrès, votre récit aussi bien torché soit-il, sera aujourd’hui très apprécié du Michigan à la Sarthe et ne finira plus froissé au fond d’un réceptacle de chaise percée ou chassé par la vidange d’un vulgaire mais nécessaire cabinet d’aisance.

    En tout état de cause il me remémore la caresse râpeuse que laissait sur mon corps juvénile le papier bulle-corde lisse après plusieurs passages recto-verso juste avant l’action sur la chaine vidant le réservoir suspendu… Je crois me souvenir également que, bien qu’à sa façon lui aussi coutait la peau du cul, ce n’est qu’à la toute fin des années 60 que ma mère se résignera, pour le bien de toute la famille, à passer chez Lotus.

    Souvenirs, souvenirs.
    😉

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