Souvenirs d’Autos (249) : la petite auto en bois

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. Voici un formidable souvenir envoyé par Pierre. Un fidèle de cette rubrique. Je dois avouer que j’adore son texte, car j’y retrouve mon enfance, les odeurs, l’amitié, la chaleur de l’été.Merci, Pierre (ce dernier nous informe que les lignes en gras sont empruntées au livre « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson).

 

Nous sommes au début des années 70

Depuis le portail du jardin, mon frère Claude, Franck, Serge et moi, observions les « grands » poussant devant eux une caisse en bois montée sur 4 roues. Un engin bruyant et surprenant.

Nous regardions cette carriole débouler à pleine vitesse dans la rue et arriver au cœur du village dans un grondement sourd de tonnerre.

Le pilote accroupi dans cette curieuse boite, mains agrippées sur les bords de planches, balançait les épaules d’un coté et de l’autre pour maintenir la trajectoire. Il encourageait à grand cris deux camarades qui poussaient fort à l’arrière guidant au mieux ce bolide tressautant qui plongeait droit sur la place de la mairie.

Une légère pente facilitait la prise de vitesse.

Quel furieux équipage !

Les trois amis passèrent à quelques mètres de nous sans nous apercevoir, ils stoppèrent l’engin au bout de la place, le courageux pilote bondit hors de la caisse sous les vivats de ses copains.

Nous entendions leurs bruyants commentaires.

Heureux ils s’éloignèrent, se donnant des bourrades dans le dos et emportant le petit véhicule très éprouvé qui roulait de guingois sur le goudron de la rue.

Depuis notre planque, nous n’avions rien manqué de ce spectacle. Cette vision ne nous lâcha pas et nous décidions ensemble que nous aurions un jour, nous aussi, notre Petite Auto. A table je discutai de notre projet avec mon père…

L’hiver avance. Cette nouvelle année papa mit la main sur un châssis de landau.

Cadre aux extrémités recourbées avec quatre roues surmontées d’un garde boue, le tout chromé et en bon état, une formidable trouvaille.

J’informe bientôt mes copains, la joie se lit sur leur visage.

Les beaux jours arrivent, l’été est engagé.

Rassemblés devant la maison nous discutons avec passion de notre Projet de construction. Pour cela, il nous faut un garage, des outils. Franck propose alors de nous installer chez son grand père.

Sa voiture, une Peugeot 403, reste garée dehors tout l’été.

Les grands-parents de Franck habitent près de la gare ou là-bas au milieux des voies on peut apercevoir une DS abandonnée ou nous jouons souvent.

Nous chargeons donc le châssis chromés et autres accessoires dans la 204 Peugeot familiale, heureux nous sautons tous dans l’auto qui nous emporte vers la remise.

Bientôt, chaque matin Franck ouvre le grand portail bleu. La Ligne d’Assemblage se met en place et sans attendre la fabrication est lancée. Notre rêve deviendra réalité.

Epaules contre épaules, accroupis autour de l’ouvrage, outils, planches, liteaux passent de mains en mains.

Commentaires et idées abondent, le grand-père nous prodigue aussi quelques précieux conseils.

Chaque modification est effectuée après concertation puis accord de toute l’équipe de Techniciens.

Nous sommes les inventeurs d’un Modèle unique.

Des galops d’essais sont réalisés sur la route passant devant l’atelier. Un Circuit idéal.

C’est une longue ligne droite bordée d’un talus herbeux sans arbre, qui s’échappe en direction de la gare, nous y traçons en toute sécurité.

Exaltés nous nous chamaillons pour piloter l’Engin Léger. Un tour de rôle est imposé.

Nous passons et repassons ainsi à triple allure sur le goudron du Circuit.

D’un œil vigilent et amusé le grand père observe notre caracole.

Après chaque tour effectué nous réalisons de minutieuses vérifications.

L’observation se porte en priorité sur la bonne tenue des quatre roues.

Nous scrutons de près les bandes caoutchoutées, elles présentent de nombreuses craquelures, et puis quelques rayons gigotent aussi.

Ces essais sont un succès, pas de temps à perdre l’Auto est Approuvée. Nos cœurs battent.

Un dernier coup de chiffon sur les chromes et le beau Cabriolet repart.

C’est mon tour, je m’installe aux commandes et à mon signal mes amis poussent.

Je m’agrippe au châssis et je serre les dents pour me donner du courage.

Cinquante mètres sont rapidement enlevés, j’ai toutes les peines à tenir la Barquette.

Les pousseurs accélèrent, la Bagnole fait une embardée et penche dangereusement, des hourras montent de la rue. Nous avons des ailes.

Soudain, les roues fragiles plient puis se brisent, jantes et gardes boue ferraillent avec le macadam dans un bruit terrible, les pousseurs freinent faisant gicler les graviers.

C’est la culbute, pirouette sur le goudron.

Je me relève, hagard, en larmes, coudes et genoux écorchés, piquetés de gravillons, tandis que mes copains se précipitent sur la Monoplace retournée.

C’est fini hélas. Nous regagnons le garage en portant la Carriole.

Lentement nous la déposons au fond de la remise silencieuse, là ou joyeux et plein d’ardeur notre petite communauté se rassembla pour ce grand Projet.

C’est le soir, nous sautons sur nos vélos, Franck referma le grand portail bleu sur la Petite Auto.

Elle connut une courte carrière mais procura émotions et petits bonheurs, les jours ont filés comme ça, dorés.

Aujourd’hui lorsque je chemine sur cette longue ligne droite, file dans mes pensées le Souvenir de la Petite Auto.

Cette rubrique est aussi la vôtre !

Faites comme Pierre et racontez vos anecdotes au Commandant Chatel par mail (thibautchatel@icloud.com), il se chargera de les publier. N’oubliez pas que pour « Souvenirs d’Autos » nous cherchons de l’anecdote, de l’humain, de l’humour, de l’émotion… bref, de la nostalgie !!  On oublie un peu l’arbre à came et le Weber double-corps… Et si possible, joignez à votre histoire des photos…. On adore ça chez POA !

Merci.

 

 

L’avis des Petits Observateurs !

17 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (249) : la petite auto en bois »

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  1. Gran Turisto

    Formidable ! C’est fou de voir comment on s’est tous plus ou moins bricolés des objets roulants avec le bric-à-brac à disposition et beaucoup d’imagination (et d’espoir…) ! Comme quoi, déjà petits, c’était mal barré !
    Bon, je vais me mettre un peu de Mercurochrome sur les genoux pour être vraiment raccord !

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  2. Alain L

    Merci Pierre de cette belle histoire aux genoux éraflés qui, au moment de la chute fatale, à fait soudain remonter en moi une vielle caisse en bois de « Quaker Oats », pleine de paille dans la grange de ma grand mère, des cousins bricoleurs et des roulements à bille (c’est la première fois que j’entendais ce mot étrange, que je ne comprenait pas!!!)…j’étais trop petit et je n’était qu’un observateur envieux, mais plus tard mon beau-père nous ramena fièrement un vieux cyclo-rameur bleu usé et enfin, avec mon frère nous allions goûter à la joie des gadins dans les graviers et les orties aie ouille aie!!!

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  3. chapman

    Merci Pierre. Je n’ai pas fait les mêmes  » bêtises » mais j’ai vécu cette même enfance que votre histoire si bien contée rafraîchit dans ma mémoire. Les longues journées d’été dont le temps nous semblait infini tant il n’était pas entrecoupé par l’inquiétude des adultes, ceux ci nous laissant vivre notre vie d’enfant dans ce qui semblerait aujourd’hui une coupable indifférence.
    Les routes désertes, les petits ateliers improvisés, les voitures abandonnées dans lesquelles on pouvait jouer à se rêver gendarme ou voleur….
    Je suis si heureux d’avoir vécu ce monde, d’avoir eu la chance de pouvoir l’offrir à mes propres enfants lorsque dans les années 90 nous vécûmes insouciants dans un village proche du Jura ou le temps s’était arrêté.
    Eux aussi ont pu rester des enfants longtemps et devenir des adultes bien construits.
    Je reste moi aussi facilement ému par ces réminiscences du passé. Il faut que je prenne le temps d’en raconter un peu.

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  4. John Steed

     » Je me relève, hagard, en larmes, coudes et genoux écorchés, piquetés de gravillons, »
    Moralité : Pierre qui roule n’amasse pas mousse.

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  5. Mat Ador

    Le Centre de Gravité bon sang.
    Dommage que votre père mis la main sur un objet de puériculture…
    Certes le landau était performant au démarrage car à portée des pousseurs comme il est à portée de biberon pour le nourrisson, mais à la première courbe, gare à la force centrifuge… Elle ne pardonne pas… Il vous eût fallut abaisser votre Centre de Gravité et munir votre bolide de barres anti-roulis, stabilisatrices, anti-dévers… Mais à cet âge, comment savoir.
    Fatche d’histoire, heing Commandant !

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  6. Georges Piat

    Ah Pierre, c’est merveilleux, tu me rappelles plein de choses. Avec mes frères, nous avions mis la main, nous aussi, sur une base de landau.
    Nous avions installé des lampes de poche pour faire les phares. Et tout ça pour imiter la 404 « injection » d’un voisin !
    La 404 était gris métal avec un intérieur cuir havane, sublime.

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  7. Neufcentdixespada

    Dans notre pays autophobe,jouer au pilote ,comme les grands,fera peut-être bientôt des jeux interdits… y aura -t -il encore des voitures à pédales aux pieds des sapins? J’y eu heureusement droit,c’était une splendide réplique de formule 1 ,façon cigare des années 60, rouge avec bandes blanches ,pas en plastique : en vrai métal!!Je n’eu ,contrairement au narrateur ci dessus aucun mérite de l’avoir construite… pire encore ,habitant une rue « san Franciscaine  » ,je l’avais entièrement démontée pour fixer sa coque aérodynamique sur un tricycle d’enfant… en effet a l’époque le record de vitesse sur terre était détenu par le « Blue Flame » qui semblait posséder trois roues ,et dans mon engin repeint évidemment en bleu ,je me prenais pour mon héros Gary Gabelich… et l’inévitable accident abrégea ma carrière de pilote et la destinée du diabolique engin … désolé Commandant pour ces souvenirs pirates… un jour je penserai peut-être à vous les soumettre en bonne et due forme

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  8. Nabuchodonosor

    Et hop, encore une pierre apportée à l’édifice SDA.
    Votre récit est haletant, on vibre, on vit pleinement ce grand-prix digne de la guerre des boutons…
    Dommage que vous n’ayez prévus le mulet, car fort d’une telle équipe vous auriez franchis la ligne en vainqueur.
    Vous le méritiez.
    Pour toutes ces émotions; Merci Pierre.
    Et bien-sûr toutes mes civilités militaires (sic) du vendredi à notre Commandant en chef des forces suprêmes du Souvenir D’Autos.
    😉

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  9. MF67

    J’adore ! Merci pour cette très belle histoire !

    Cela me rappelle que quand j’étais enfant (il y’a une bonne quinzaine d’années), nous jouions, tous les étés, avec mes cousins, à dévaler à vive allure avec une vieille cariole, l’allée et les chemins autour de la maison de famille. C’était une vieille cariole que l’on avait récupéré au jardinier de la propriété (il s’en servait pour transporter du bois me semble t-il), et nous avions pu nous amuser à la repeindre de toutes les couleurs, dans son atelier.
    C’était génial et on a passé des heures entières sur ces chemins à tirer, à pousser, et à faire accélérer cette vieille cariole, en défiant toutes les normes de sécurité déjà en vigueur au début des années 2000…

    Alors, merci pour ce souvenir, qui me rappelle un gros bout de mon enfance, pas si lointaine finalement…

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