Souvenirs d’Autos (234) : l’Aston de Serguei

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. Et voilà qu’Olivier (dans le TOP 5 de mes dealers de souvenirs) après « La Rolls de Joes » (173) (http://www.petites-observations-automobile.com/2018/04/souvenirs-dautos-la-rolls-de-joes.html) et « Maudit Range Rover » (216) (http://www.petites-observations-automobile.com/2019/02/souvenirs-dauto-216.html) nous revient avec une nouvelle histoire QUI FAIT PEUR !!!

Août 1997. Je travaille au Casino de Monaco. Je suis de fermeture avec Eddy un portier et Laurent un voiturier comme moi. Eddy décide quelle voiture se gare devant le Casino et quelle voiture va directement rejoindre le garage souterrain, qui sera synonyme d’attente lorsque le client viendra la récupérer.

Bien entendu, à partir de cinquante francs de pourboire de l’époque, votre voiture sera garée méticuleusement devant le casino. Somme non exhaustive.

 Il est vingt heures. La luminosité est splendide. Il fait chaud et humide. Les voitures de luxe et les femmes sublimes ajoutent la touche finale à cette scène fantasmagorique.
L’air suave de la Principauté respire la sensualité et le vice.

Une Aston-Martin Virage des années 90 s’arrête devant Eddy. En sort deux monstres d’un mètre quatre-vingt-dix.

  • Hello maieeoue Friandddde. Ce qui se traduit en anglais sans cet improbable accent russe : Hello my friend !

Eddy me lance un rapide coup d’œil. Nous n’avons pas besoin d’échanger une parole pour nous comprendre. Nous prenons la voiture des russes. C’est un pari. Nous ne les connaissons pas. On tente le gros pourboire en fin de soirée.

  • Here the keys. My name is Sergueï.

Je prends les clés de sa voiture. Son avant-bras est aussi gros que ma jambe. Glup ! Faut pas se louper avec des types comme ça.
Je gare l’Aston sur le côté de l’entrée. Quelle merdasse cette Aston. La boîte est floue, c’est gros et sans visibilité arrière.

Je me saisis du petit tube en acier qui sert de frein à main. Comme les anglais ne font rien comme les autres, il faut tirer sur le côté, appuyer sur le petit bouton situé au bout du tube et lever en arrière.
Clunk. Clunk. Clunk. Mum. Encore un cran Clunk ! Euh…

Encore un dernier et j’arrête. Clunkk !
Dans mon for intérieur je sais qu’il faut absolument que j’en reste là avec ce frein à main. C’est alors que je fais un geste irréfléchi. Hors de contrôle. Inexplicable !

Clunkkk !

  • ..merde ! Qu’est-ce que j’ai fait ???

Conscient de ma bêtise je tente de voir… Rien à faire, ce satané frein est bloqué. Bloqué ! Ce n’est pas possible avec ces deux Yvan de Russie. Je tire de toutes mes forces. Rien à faire. Je tire à nouveau des deux mains assis à cheval entre le tunnel de transmission. Rien. Irrémédiablement coincé.

Bon ! Pas grave. On verra ça plus tard. Quand les russes se pointeront au loin, j’irai faire un tour au WC. Laurent arrivera bien à débloquer ce stupide levier.
Je ne suis absolument pas fait du bois dont on fait les héros. Ab-so-lu-ment-pas ! De ce fait, pour anticiper l’inévitable, je vais changer mon poisson d’eau toutes les vingt minutes.

Cela ne servira à rien. Il est vingt-trois heures. Laurent a terminé son service. Je reste seul avec Eddy. Je suis tétanisé par cette Aston au loin.

Lorsqu’il est deux heures du matin, il ne reste plus que deux voitures dont celle de Sergueï. Elle est garée à vingt mètres !

  • Est-ce que l’on peut avoir les clés de la voiture. Sergueï !

L’ami de Sergueï parle parfaitement le français. Il m’a fait sursauter. Je prends les clés et je m’en vais en sachant pertinemment que je reviendrai dans deux minutes. Je démarre et tente pour la dernière fois sans succès de débloquer ce foutu frein à main.

Je reviens. Penaud.

  • –  ..Il y a un problème…euh…Ils faudrait que vous veniez…euh…
  • –  Quel problème mon ami ?
  • Il me met la main sur l’épaule amicalement et 
me parle comme si j’étais en phase terminale d’un cancer.
  • –  ..la voiture a …euh…un…problème.
  • Sergueï élève la voix.
  • –  What’s problem my friend ?
  • –  ..
  • –  У машины есть проблема. Что происходит?
  • –  Мы пойдем посмотреть. Это английский ты знаешь
  • Ils échangent en russe en allant vers la voiture. L’ami de Sergueï ne lâchant toujours pas mon épaule.
Je pense traduire ce qu’ils se sont dit.
  • –  Ce naze a abimé l’Aston. Qu’est-ce qu’on fait ?
  • –  On lui pète la gueule, on le met dans le coffre et on le balance à la flotte au large du Cap-Martin.

Ce chemin de croix qui fait vingt mètres, en parait cent. Quel supplice. Au secours ! Le policier de faction a quitté les lieux il y a dix minutes. Je n’ai aucune chance d’échapper à mon triste sort. Par pitié, ne me faites pas souffrir. Une balle dans la nuque ira très bien.

  • –  Quel est le problème mon ami ?
  • –  ..le frein à main…il est bloqué.
  • –  Mum ???
  • Sergueï lève les yeux au ciel. S’installe au volant de la voiture. Tire le frein à main. Il est toujours bloqué. Il regarde au loin, inspire fortement, gonfle ses poumons et dans un effort surhumain, empoigne le levier. Il devient rouge, ses veines se dessinent sur son visage. Sa face se tord de douleur. Les muscles sont bandés comme jamais ils ne l’ont été…clunk !

On a à peine entendu le bruit du levier. Je le vois avec soulagement s’abaisser. Sergueï me regarde avec un grand sourire et me parle d’une voix douce.

  • My friend. Do not pull the parking brake completely with an Aston.

Soulagé, libéré de cette soirée cauchemardesque je prends congé de ces deux, sympathiques russes. Alléluia ! J’irai demain à Sainte-Dévote bruler un cierge en l’honneur de sainte-Rita, patronne des causes désespérées.

  • –  Ils t’ont donné quelque chose ? Eddy me cueille à froid.
  • –  Quoi?
  • –  Ben oui ! Donné un tips.
  • –  Un pourboire ? Non mais tu plaisantes !! J’ai bloqué leur frein à main. Ils s’en sont vu pour le débloquer. Non, sincèrement laisse tomber.
  • –  Non tu dois y aller. Attends, on leur a garé leur voiture devant l’entrée du Casino toute la soirée ! 
Je n’en crois pas une oreille.
  • Eddy veut absolument que je retourne les voir.

Désolé. Moi je ne prends pas le risque ! Quelle bravoure !

Et voilà qu’Eddy s’en va tapoter à la vitre de l’Aston-Martin. Sergueï qui discutait avec son ami baisse la vitre. J’entends la voix d’Eddy.

  • Toutestok? Right? Ça va?

J’ai honte pour lui. Pour moi aussi. Je vois néanmoins Sergueï lui refiler quelque chose avec un sourire bienveillant. Presque complice. Eddy revient réjoui.

  • –  Ils t’ont filé quelque chose ?
  • –  Deux cent balles !
  • –  Ouah ! Finalement t’as bien fait d’y aller.

Je n’en reviens pas. Ils ne sont pas rancuniers.
Je n’en reviens pas également de prendre comme si de rien n’était les cents francs qui me reviennent. Quel toupet ! J’aurais dû les laisser à Eddy qui a eu le courage d’aller les chercher.
Je me souviens comme si c’était hier de cette soirée.

Depuis j’ai tout fait pour éviter de toucher aux Aston-Martin. Et lorsque je n’avais pas d’autre choix que de les garer, je m’arrêtais à deux crans avec le levier de frein.
Je suis fan des voitures anglaises…sauf des Aston.

ClunK !

Cette rubrique est aussi la vôtre ! 

Faites comme Olivier et racontez vos anecdotes (avec ou sans Aston Martin) au Commandant Chatel par mail (thibautchatel@icloud.com), il se chargera de les publier. N’oubliez pas que pour « Souvenirs d’Autos » nous cherchons de l’anecdote, de l’humain, de l’humour, de l’émotion (avec ou sans Russes). Et si possible, joignez à votre histoire des photos….  On adore ça chez POA ! Merci.

 

 

L’avis des Petits Observateurs !

12 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (234) : l’Aston de Serguei »

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  1. Pierre_

    Bravo Olivier, c’est du San Antonio (Frédéric Dard) pur jus. Du lourd, du très lourd !
    On reste en haleine tout au long du récit. La psychose du frein à main… Quelle soirée noire!
    Cet équipage ruskoff faisait relâche ce soir là.
    Ah nom de dieu quel souvenir !

    Répondre
    1. Olivier

      Mille merci Pierre. Comme vous l’avez lu, je suis émotif. Votre commentaire me fait rougir…
      La photo est celle de la soirée. Trouvée par miracle sur internet.

  2. Georges Piat

    Dans la série « on lui explique ou on le tue tout de suite ? », c’est excellent !
    Quand je pense que certains s’imaginent que la Principauté est un lieu de rêve…

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  3. Thierry

    Raconté avec talent, tellement de talent que l’histoire on la vit !
    Bravo pour votre maitrise non pas des freins à mains, mais du clavier pour nous partager tout ça.

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  4. Philippe

    Je me suis toujours demandé comment ça se passait avec ce genre de service quand le proprio découvre une rayure ou un poc qu il n y avait pas avant de la donner ? Car on fait pas d état des lieux en la donnant

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    1. Olivier

      Le Casino est assuré pour les sinistres.
      Les Palaces aussi…. pour les voitures des clients qui ont une chambre. Comme les pourboires se font avec les clients de passage qui vont au bar ou au restaurant de l’hôtel, c’est au risque du portier. Si cela arrive, et c’est très rare, on s’excuse et on rappelle au client que c’était une faveur de lui prendre la voiture. On paye si on tombe sur un sale type ou on se fait virer. Le tour de la voiture se fait seulement avec les clients qui ont une chambre. Et c’est principalement avec ces voitures qu’ils peut arriver une rayure, ou un coup dans la carrosserie en allant les garer dans le parking de l’hôtel. 80% des voitures garées devant les Palace sont des clients de passage…