40 ans d’essai automobile (6) : Au volant des voitures d’hier

Par Patrice Vergès. Combien d’anciennes ai-je conduites ? 200. Peut-être davantage. Des puissantes 12 cylindres jusqu’aux modestes 2 cylindres. Tout a commencé à l’âge de 17 ans. C’était il y a bien longtemps.

Souvenir d'une crevaison en MGB 1800

Souvenir d’une crevaison en MGB 1800

Mes copains d’adolescence n’aimaient pas le foot, ils préféraient les tacos. Nom qui désignait les voitures rétro d’alors. En cette fin des années 60, les tacots qui dataient des années 20 et 30 pouvaient être achetés pour une bouchée de pain. Ainsi dès 17 ans, j’ai roulé en C4 Citroën, Renault NN et autre Citroën A. Une drôle d’expérience qui m’a appris à respecter le passé. Les ingénieurs qui concevaient ces voitures n’étaient pas moins compétents que ceux d’aujourd’hui et il y a toujours une raison aux choses.

Il faut éviter de juger le passé avec nos pensées d’aujourd’hui qui ne seront pas celles de demain.

intéressante la Ligier JS2 à moteur Maserati. Celle essayée avait le châssis poutre coupé. Brrrr...

intéressante la Ligier JS2 à moteur Maserati. Celle essayée avait le châssis poutre coupé. Brrrr…

Lâcher les chiens !

C’était le temps où on sillonnait les nombreuses casses situées en plein vent aux portes des villes pour découvrir des merveilles oubliée et tapissées de mousse. Les casseurs n’étaient pas des romantiques et menaçaient de lâcher les chiens devant ces ados qui désiraient simplement admirer et même « sauver » de belles épaves dont certaines coûtent des fortunes aujourd’hui.

Dans les années 70, la mode du rétro n’existait pas encore. Dans le magazine Échappement où je débutais, j’avais suggéré une rubrique Rétro. Mais le rédacteur en chef ne voyait pas l’intérêt de parler d’une voiture d’hier. À Cette époque, on n’avait pas la nostalgie du passé puisqu’on n’avait pas peur du lendemain. Mon essai d’une magnifique Jaguar MK II 3,8 l ne passa donc jamais.

L'essai de la Jaguar MK II ne passa jamais dans Échappement en 1975. On ne voyait pas encore l'intérêt de parler des voitures du passé

L’essai de la Jaguar MK II ne passa jamais dans Échappement en 1975. On ne voyait pas encore l’intérêt de parler des voitures du passé

Beaucoup d'essais de la R8 Gordini pour Échappement et AutoHebdo

Beaucoup d’essais de la R8 Gordini pour Échappement et AutoHebdo

« De vieux enfants « 

En 1980,  AutoRétro, revue dédiée aux voitures de hier, vit le jour. C’était inédit et bien pensé et la mode fut lancée. C’était déjà le temps où on commençait à regretter le passé en le parant de vertus qu’il n’avait pas toujours eues. Et c’est en 1984, au coté de Jean François Marchet dans le magazine AutoHebdo que je pus enfin commencer à essayer officiellement des voitures d’hier dans une rubrique joliment appelée « Histoires pour demain ».

Ce qui ne m’avait pas empêché entre temps de conduire de nombreuses voitures rétro (on ne disait plus taco) appartenant à mes copains. Membres de club d’anciennes, ils possédaient des modèles jugés bizarres à l’époque et extraordinaires aujourd’hui : Ferrari Lusso, Mustang 4,7l, Mercedes 190 SL, D.B et CD Panhard, Jaguar E et Austin Sprite.  Personne ne se souciait de la valeur qu’elles avaient car il ne serait venu à l’idée à aucun de nous qu’on pourrait spéculer avec.

On ne jugeait pas une voiture à son prix mais aux sentiments et joies qu’elle nourrissait en nous. Le premier problème consistait à les faire rouler car il n’y avait pas encore de refabrication de pièces comme aujourd’hui. Il fallait courir des garages pour retrouver de vieux stocks oubliés ou parcourir les casses en se faisant courser par des chiens agressifs. Par goût, j’ai toujours préféré les voitures populaires. Celle avec qui nous avons une histoire et qui nous replonge dans notre enfance. Les collectionneurs de voitures anciennes sont souvent de vieux enfants.

Pour Autohebdo, j’ai pu reconduire les sportives des années passées, de nombreuses Alfa Romeo de la 1750 de la fin des années 20 jusqu’à la GTA ex-Jean Rolland au trois mythiques bandes blanches, Talbot Lago, Ferrari Lusso, Matra Djet, Triumph TR5, Ligier JS2 dont le châssis coupé donnait le curieux sentiment que la voiture s’allongeait au freinage et se raccourcissait à l’accélération. Aussi des CG Simca et des Berlinette Alpine qui ne coûtaient pas 100 000 euros alors.

Conduite pour AutoHebo, la Ferrari Lusso lâchait une belle symphonie

Conduite pour AutoHebo, la Ferrari Lusso lâchait une belle symphonie

J'avais été trop dur avec la Panhard 24 CT. Beaucoup de lettres d'insultes. Les gens écrivaient encore

J’avais été trop dur avec la Panhard 24 CT. Beaucoup de lettres d’insultes. Les gens écrivaient encore

Épouvanté, j’ai vu arriver la première vague de la spéculation au début des années 90.

Une de mes relations féminine ne me parla plus lorsqu’elle roula en Ferrari 512 ! Les Coupes de l’Age d’Or à Montlhéry qui étaient jusqu’alors une organisation sympa devinrent une succursale du GP de Monaco avec l’arrivée de Patrick Peter. J’écrivis des papiers fort méchants sur cette évolution jugée négative ce qui me valut un gros procès que je perdis. Beaucoup de personnes, préparateur, commissaires priseur et autre organisateurs avaient compris qu’ils pouvaient se faire du blé avec l’auto ancienne.

Après, je suis passé à la revue Autopassion toujours publiée par Michel Hommell qui était entièrement dédié à l’auto ancienne et qui fut certainement la meilleure du genre. Quand je vois ce que certains nous servent aujourd’hui, on comprend lieux pourquoi la presse auto se casse la gueule. Lorsque son rédacteur en chef fut remplacé par un autre « plus tendance, coco », je préférai partir plutôt que de réécrire un énième portrait dithyrambique de Maître Poulain qui avant d’être un artiste est d’abord un commerçant.

Puis, après Autopassion, ce fut une rubrique à l’Automobile Magazine, un peu l’Auto Journal, Autodéfense, quelques autres dont le nom m’échappe et une dizaine d’années à Retromania sous le surnom d’Oncle Pat. Nom que j’ai conservé aujourd’hui pour les revues Youngtimers et le Chevronné où je me commets sans oublier autant de temps au Moniteur Automobile. Un magazine de très grande qualité qui continue sa vie en Belgique. Le titre de ma rubrique était  » nous nous sommes tants aimés ». Il y a eu aussi Octane dont j’aimais bien le ton.

Essayée sur le circuit du Mas du Clos, l'Alfa GTA avait une belle santé

Essayée sur le circuit du Mas du Clos, l’Alfa GTA avait une belle santé

Conduite de plusieurs Matra 530 avec le club Matra.

Conduite de plusieurs Matra 530 avec le club Matra.

Un moteur d’avion !

Petit à petit, l’idée d’écrire des livres autour de l’auto ancienne, caressa mon esprit. Le premier en 2006 fut  » 30 ans de voiture bleues  » et le dernier en décembre prochain sera sur le théme des plus belles Simca.

Sur ces 200 ou 300 voitures, quelle sont celles qui m’ont le plus séduit ? Généralement les Peugeot car sous leur robe austère et sans glamour, elles cachaient des qualités dynamiques supérieures à leur concurrentes d’alors souvent plus valorisantes. Conduire une DS 19 resta un moment palpitant dans ma vie d’essayeur, comme une Talbot Lago de F1 même si ce fut très bref ou une Porsche Carrera ou R5 Turbo Cevennes. Mais la plus impressionnante, celle qui m’a laissé le plus de sensations physiques reste la fabuleuse Méphistophélès essayée pour Auto Hebdo. Voiture qui avait battu le record de vitesse mondial à Arpajon en 1922 où plusieurs personnes s’étaient évanouies en la voyant débouler à 230 km/h.

Un moteur d’avion de 22 000 cm3, 320 ch à 1800 tr/mn, 230 km/h. Dans mon dos, je percevais le martellement de chaque explosion des pistons. Avant la mise en route, le pilote italien me fit comprendre par signes que je devais m’enfoncer dans l’habitacle. Je n’en compris pas la raison. Un autre de ses gestes plus radical signifiant que je risquai de me faire couper la tête si l’une des chaînes d’entraînement se rompait au démarrage, me poussa vivement et rapidement à l’écouter. Les extraordinaires sensations ressenties au sein de ce gros monstre rouge aux halètements de locomotive m’ont largement récompensé. Un essai que je n’oublierai jamais…

La fantastique Fiat Méphistophélès de 1922 essayé sur le circuit de Charade en 1985

La fantastique Fiat Méphistophélès de 1922 essayé sur le circuit de Charade en 1985

La conduite d'une Traction 15-Six reste parmi les grands moments d'un essayeur

La conduite d’une Traction 15-Six reste parmi les grands moments d’un essayeur

J'ai publié quelques livres de souvenirs de mes essais auto

J’ai publié quelques livres de souvenirs de mes essais auto

 

La Capri 2600 RS avoinait très fort pour l'époque mais son train arrière manquait d'adhérence

La Capri 2600 RS avoinait très fort pour l’époque mais son train arrière manquait d’adhérence

La Simca régence était une voiture française de luxe du milieu des années 50 animée par un V8 d'origine Ford

La Simca régence était une voiture française de luxe du milieu des années 50 animée par un V8 d’origine Ford

J'ai encore le souvenir de la musique du 6 cylindres en ligne de la Triumph TR6

J’ai encore le souvenir de la musique du 6 cylindres en ligne de la Triumph TR6

L’avis des Petits Observateurs !

16 commentaires au sujet de « 40 ans d’essai automobile (6) : Au volant des voitures d’hier »

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  1. RAFFY

    Quel plaisir ce retour en arrière dans le temps. Une époque où l’on pouvait rêver d’anciennes abordables et qui permettait à un amateur fortuné ou non, de prendre du plaisir au volant d’une ancienne, ou bien les mains dans le capot sans être un as de la mécanique et encore moins de l’électronique et du multimédia. Un mélange savoureux aussi des classes et des cultures qui tend hélas à disparaitre.

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  2. Berger

    De beaux souvenirs que nous avons partagés ensemble c’était le temps ou la spéculation et la restauration à « l americaine » n’existait pas seul la passion unissait les  » rouleurs » en voitures anciennes sans préoccupation de connaitre la « cote » de son auto

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  3. Manu

    Un article très intéressant et notamment sur les débuts de la spéculation. Même les youngtimers sont touchées par cette course à l’argent plus qu’à la passion. Heureusement il y a toujours de nombreux et vrais amoureux de l’automobile.

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  4. Serge

    J’aime ! quel bonheur d’avoir pu conduire autant de voitures. Je me souviens de la fantastique Alfa GTA de Jean Rolland et 30 ans après, j’ai compris votre titre. Comme elle tortillait du « cul « , il l’appelait  » la putain  » !

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  5. guy

    ….tellement simples les serrures dans les années 70 que mon père s’est fait vider le coffre de sa GS en italie, alors même que la voiture était garée tellement serrée avec celle qui la suivait, que, théoriquement, on ne pouvait pas ouvrir ledit coffre.
    le coup du tournivis plat sans doute !!!!

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  6. Nabuchodonosor

    J’aime vos histoires Patrice, elles me font remonter les miennes.
    On est à l’été 79, je viens de passer mon permis B et de taxer la superbe 3,0 S de mon père pour partir en vacances.
    Le costard est bien trop grand pour le grand couillon aux cheveux longs que je suis mais la Béhème qui me tend les bras est un superbe vaisseau taillé pour la route et les voyages aux longs cours. Cependant, comme toutes les bagnoles de l’époque, elle a ses petits défauts ou plutôt ses particularités qu’il convient de bien assimiler sous peine de vous gâcher l’existence.
    De retour au parking, après une chaude journée passée sans une anse de sable blanc enserrée au fond d’une crique de la botte italienne, je suis préoccupé à ranger dans l’énorme malle arrière de l’auto les serviettes, matelas gonflables, parasols, palmes, masques et autres jeux de plage que nous avions emporté. Comme je ne suis vêtu que d’un simple maillot de bain, ne sachant trop que faire du jeu de clefs avec lequel je viens d’ouvrir le coffre, je décide de le déposer au fond de celui-ci mais dans un coin bien à ma vue… Les affaires rangées, je rabats le capot d’un geste énergique puis, avant de chercher à ouvrir l’habitacle, repense soudainement aux clefs qui sont restées à l’intérieur. Oups…
    Le probloc est que le quart de tour de la serrure à poussoir ne sert qu’à déverrouiller le capot qui se verrouille à nouveau à chaque fermeture… Ce peut-être pratique pour conserver les clefs en main après ouverture sans avoir à les réintroduire pour fermeture, mais cela ne laisse pas le droit à l’erreur comme en l’occurrence de laisser les clefs dans le coffre. L’habitacle fermé, il ne m’est pas non plus possible de déposer la banquette arrière pour accéder aux clefs… On est dans un trou perdu, il n’y a pas une habitation à la ronde et le téléphone portable n’existe même pas en rêve.
    C’est alors qu’un autochtone passant par-là, certainement par le plus grand des hasards, comprenant mon désarroi, me propose son aide moyennant une poignée de billets en lire italienne. Après étude du cas d’espèce, il me fait comprendre par ses mots et la gestuelle adaptée, qu’il peut me sortir d’affaire moyennant une petite rallonge budgétaire. Je lui explique que les objets de nos tourments, les clefs pour moi, l’argent pour lui, se trouvent dans ce « scrogneugneu » de coffre fermé qui commence à me les briser menu. Le jeune homme aux cheveux gominés et à l’œil vif brandit alors un tournevis plat qu’il introduit délicatement dans la serrure, puis tapotant de l’autre main sur le manche tout en lui faisant faire une légère rotation, libère subitement le verrou du capot qui se lève comme par enchantement. La manœuvre n’a pas pris dix secondes… Un miracolo !
    Après cette petite mésaventure pécuniaire aux relents d’avertissement nous déciderons unanimement de ne plus rien laisser traîner dans l’auto et surtout de ne jamais plus laisser celle-ci sans surveillance… Un homme averti en vaut deux, nous sommes deux, cela fait donc quatre !

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  7. Jean-François Bertrand

    Une époque où les acteurs de l’automobile ancienne ne s’appelaient pas Artcurial ou Sothbýs…. Mais Serge Pozzoli ou Jacques Potherat avec ses Amilcar….
    Comme les choses changent Monsieur le Ministre!
    Dans les années 70 on vous retoque un papier sur la MKII dans Echappement. Dix ans plus tard, Pierre Barbaza en écrira un dans la rubrique « Auto passion » qu’il animait dans cette même revue, rubrique qui donnera naissance à la revue éponyme dont je crois qu’il fut le premier rédacteur chef.
    Je me souviens encore de ses mots toujours plein d’humour où parlant de la cote de la Jag, qui était alors de 60000 frs environ, il concluait: « c’est Ornela Muti au prix d’une vulgaire R5 ».
    C’était en 1984, cinq ans avant la première flambée spéculative qui toucha le monde de l’automobile ancienne.
    Une époque où l’on aimait une voitures pour ce qu’elle était et non pour ce qu’elle valait.
    De nos jours, on reconnaît l’amateur quand cette personne roule et préserve sa ou ses voitures quand ces dernières sont dans le creux de la vague et le font passer pour un hurluberlu ou tout simplement pour un c…
    Mais ce fameux « creux », il me semble, s’amenuise tout les jours un peu plus: quand on peut, il ne faut pas hésiter car se sera vite impossible d’accéder à ses rêves bagnolardesques.

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  8. Chapman

    Je partage avec vous cher Patrice, l’amour des voitures populaires. Le rapport aux autres n’a rien à voir. Il y a une proximité une tendresse dans l’évocation des souvenirs qu’on ne retrouve que fort rarement avec les voitures de prestige.
    Je me souviens d’une petite concentration de voitures d’époque ou le propriétaire d’une Facel Vega HK 500 se desolait. J’étais le seul à avoir reconnu l’auto et qui avait quelques notions techniques à son sujet.

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  9. olivier

    superbe papier Oncle Pat !
    et c’est toujours bien de rappeler que si les époques changent, la nature humaine demeure !
    et aussi que les peugeot ont toujours eu de belle qualités de chassis sous leur robe classique.

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  10. Dubby Tatiff

    Je lisais Auto-Rétro et Rétroviseur dans les années 90. Il y avait dans ces magazines un vrai talent d’écriture et de photographies. Un type ayant Dingo comme pseudo d’artiste faisait des photos d’une créativité folle.
    Un essai des flèches d’argent sur circuit me revient en mémoire ; d’une puissance d’évocation incroyable, simplement par les mots. L’huile moteur qui avait la consistance du saindoux et qu’il fallait faire fondre avant de le mettre dans le carter. Des détails d’une autre époque et qui rendent tellement vivant un article.
    La Ferrari Lusso, aussi, reconnaissable à ses parechocs avant en forme de larmes … la formule m’avait frappé.
    Et puis quelques raretés. La Bizzarrini de l’ingénieur Giotto Bizzarrini, petite sœur batarde de la 250 GTO. je la croisais plus tard au Mans Classique sur piste. J’étais très fier d’être le seul à l’avoir reconnu et de pouvoir expliquer sa genèse : non, non , ce n’est pas une GTO affirmais-je !
    De saines lectures !

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