Souvenirs d’Autos (85) : M. Lamborghini, je présume ?

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. Cette fabuleuse histoire nous est racontée par Jean-Paul, fidèle Petit Observateur.

 Nous savions que Ferruccio Lamborghini, après avoir cédé son affaire à Rossetti en 1973, avait décidé de se retirer en terre d’Ombrie afin de s’éloigner de Sant’Agata Bolognese, trop marquée automobile. Nul doute qu’à ce moment de sa vie, la sauce bolognaise avait des arômes d’amertume…Nous savions également que notre homme avait investi dans les années 70 une partie de son capital pour constituer un patrimoine vinicole de qualité.

1

Eté 1990. Nous sommes en Italie au volant d’une des toutes premières Mazda Miata livrée en France. Apres avoir maraudé quelques kilomètres autour du lac Trasimeno, nous sommes interpellés par un panneau 4×3 affichant une police de caractère bien connue à Sant’Agata : la Cantina Lamborghini. Nous voici en plein dans les vignes du Seigneur. Un chemin poussiéreux au milieu des ceps de Sangiovese et Grechetto mène à une bâtisse de construction récente, la Cantina Lamborghini et à une sorte de chantier en cours de finition.

Un silence total, pas âme qui vive, uniquement le soleil qui tape et qui chauffe le sol craquelé, sec, aride. Déception, nous pensons arriver au Clos Vougeot et nous sommes au milieu de bâtiments agricoles en chantier. Penauds, le gosier sec, nous remontons dans notre auto pour retourner à la civilisation et les bars frais de Perugia.

C’est alors que les yeux de chat de Michèle, ma femme, distinguent un homme juché sur un engin agricole au milieu des vignes qui pourrait nous renseigner. Torse nu et en short, il s’approche à vive allure sur son engin bizarre, un nuage de poussière prolongeant sa chevelure grise. Il se gare, saute à terre, nous regarde à peine et se précipite auprès de notre Mazda Miata.

2

Bon Dieu ! C’est lui, je m’approche et d’un air entendu lui lance un :

Buongiorno Ingeniere et lui de répondre, tout en caressant de la main droite l’aile de la Miata : E bella , e moderna, posso vedere il motore ?

3

Nous lui ouvrons le capot et lui offrons les entrailles de la bête pas encore commercialisée en Italie ce qui excitait sa curiosité. Et la fête commence par une description complète de l’engin sur lequel il se déplaçait, une voiturette de golf à moteur thermique à quatre roues motrices et indépendantes, capable de monter les pentes les plus rudes, construite selon ses plans. Ferrucio en est fier et envisage de la commercialiser. Ensuite il nous explique par le menu son projet de construction de ce qu’aujourd’hui on qualifierait de « resort » avec golf de 9 trous et hôtel d’une quinzaine de chambres, piscine, restaurant, son nouveau bébé en quelque sorte.

Ses yeux brillent. Hyper actif, hyper vivant, il est ravi de nous présenter tout cela. Après lui avoir dit que nous venons de Modène et que nous avons trouvé sa retraite grâce aux indications de notre ami Lauro (restaurateur réputé de Modène), il nous fait pénétrer dans une grande salle et d’un coup de fil autoritaire commande à une secrétaire une bouteille de vin afin de la partager, je cite « avec mes amis de Modène».

Nous savons qu’une conversation avec le Maître peut revêtir toutes les formes à condition de ne pas aborder le sujet de l’automobile sportive, donc avec mon italien appris en lisant la rubrique « Zanzara » d’Autosprint nous échangeons sur le vin, le golf et le bâtiment, trois sujets sur lesquels nous ne sommes pas totalement niais. Le moment est surréaliste, Ferrucio les coudes sur la table, toujours torse nu et en short difforme, buvant des canons avec nous, nous accueillant comme ses amis de Modène. Le roi d’Italie n’est pas notre cousin.

Mais il faut partir. En le saluant il s’inquiète d’où nous allions dormir. N’acceptant pas l’idée pourtant normale de l’hôtel à Pérouse, il décide de nous héberger chez lui, dans son complexe hôtelier… presque terminé, en tout cas suffisamment meublé pour y passer une nuit agréable. Sur un nouveau coup de téléphone il se fait apporter des clés et c’est parti pour la visite. Je souhaite faire un arrêt sur image à ce moment du récit pour décrire le moment improbable où Ferruccio Lamborghini saisit la manivelle d’un volet roulant pour nous montrer le fonctionnement, manœuvre le volant du robinet de la douche pour vérifier la température de l’eau chaude et teste avec nous la fermeté des matelas pour nous prouver leur qualité. C’est le Mythe qui côtoyant l’ordinaire, le général de Gaulle débouchant les chiottes ou Von Karajan passant l’aspirateur.

Puis il s’excuse de ne pouvoir nous revoir le lendemain car il prend la route pour rejoindre sa famille à Milano Marittima et nous laisse dans son bâtiment, seuls, ébaubis, non sans préciser tout de même d’être assez aimables pour déposer les clés des chambres, lorsque nous partirions, à son secrétariat, à la Cantina. La secrétaire nous salue avec le respect dû à notre rang « d’amis de Modène du patron » et remet à chacun un sachet contenant un tee-shirt Lambo, une bouteille et la clé d’un bâtiment voisin en nous priant de bien vouloir refermer derrière nous.

Nous manquons défaillir lorsqu’après avoir ouvert la porte nous comprenons que ce bâtiment anonyme, aux menuiseries aluminium sans charme, abrite le musée personnel de Ferruccio. Un concentré de ses diverses productions, du brûleur fuel en passant par les tracteurs, les bouteilles de vin, une Miura, une Countach, une 350 GT, et la voiturette fabriquée pour son fils Tonino, que conduit à l’image Michèle. Tout ça, rien que pour nous avec la porte bien refermée pour que personne ne nous dérange, même s’il n’y avait pas beaucoup de risque au milieu de ce désert humain.

4

 

5

6

Lorsque nous reprenons la route de Florence en fin de matinée, les roues de la Miata, ne touchent plus le sol, elles volent, rien d’anormal, nous côtoyons les anges. Deux ans plus tard, à l’hôpital de Pérouse, Lamborghini malgré ses projets, son envie de vivre et son besoin de créer, ne survivait pas à une attaque cardiaque fatale.

Merci Jean-Paul pour cet incroyable « moment de vie » partagé avec un des grands de l’automobile. Et quelle bonne idée d’avoir fait des photos !

 

[1] Vous pouvez si vous le souhaitez effectuer un stage de golf, en buvant du bon vin, tout cela à proximité de villes merveilleuses comme Pérouse, Orvieto ou Assise, en fréquentant le site décrit dans la note (le chantier est terminé…). C’est Patrizia, la fille de Ferruccio qui gère les vignes et la Cantina.
http://www.agriturismo.it/it/agriturismi/umbria/perugia/Lamborghini-AgriturismoeGolf-6940232/index.html

L’avis des Petits Observateurs !

28 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (85) : M. Lamborghini, je présume ? »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  1. Nabuchodonosor

    C’est dingue comme une belle histoire peut rendre à la fois simple et proche une marque auto inaccessible à tout un chacun.
    Grazie mille Gianpaolo.

    Répondre
  2. Romain

    Merci pour cette belle histoire ! 🙂

    Petite coquille dans l’article : « Mazda Miata livrée en France » … il n’y a pas eu de Miata livrée neuve en France, (via l’importateur officiel) mais que des MX-5 😉
    Miata = USA = pas de clignotant sur l’aile.

    ++

    Répondre
    1. Orjebin Jean-Paul

      Cher Romain , ce que vous dites est parfaitement exact, mais, nous sommes sur POA , endroit privilégié où : « le cœur a ses raisons que la raison ignore » . D’appeler Miata une MX5 est une sorte de surnom tendre qui fait passer ce petit cabriolet de produit automobile à compagnon de voyage. La coquille est assumée.

  3. Amok

    Il me vient une question tout d’un coup.
    L’illustre Ferruccio Lamborghini qui a eu une carrière fulgurante montre qu’il était resté accessible, pour peu qu’on vienne vers lui avec un objet automobile qui l’intéressait.
    Aujourd’hui le créateur d’une start-up qui a réussi et qui n’a pas revendu son affaire au bout de 3 ans est-il aussi accessible ?
    C’est simplement une question, je n’ai pas la réponse.

    Répondre
  4. Robert

    Je crois que c’est
    l’authenticité
    qui est frappante
    dans cette histoire.
    Et ce sont surtout
    les photos
    qui amènent ce sentiment.

    Merci de les avoir partagé avec POA.

    Répondre
  5. regis

    Bonjour !
    c’est donc monsieur Lamborghini qui a inventé le SSV !
    merci à jean paul pour cette magnifique histoire et bon week end aux petits observateurs et au gouvernement !

    Répondre
  6. Guillaume D.

    Excellente tranche de vie magnifiquement contée! Je ne peux pas nier une pointe de jalousie de ne pouvoir vivre cet instant magique… La dolce vita, du bon vin, un roadster et une légende de l’automobile: que peux-t-on espérer de mieux??

    Répondre
  7. Pierre Quiroul

    Une pépite 24 carats, à l’heure de l’internet, un moment rare de découvrir des images encore jamais devoilées sur la toile… Savourons celà à petites gorgées, comme du bon vin, pour que le plaisir dure plus longtemps, Mille Merci… Je ne sais pas si le groupe VW à qui appartient Lamborghini aujourd’hui distille la même magie…

    Répondre
  8. Bruno Armand

    Quelle anecdote… mais c’est inoubliable ça…!!
    Un pur moment de grâce et de bonheur… je comprends pourquoi le lendemain matin « nos amis de Modene » n’avaient plus les pieds sur terre…

    Répondre
  9. Frédéric à Montréal

    Chapeau!
    Une histoire merveilleuse, très bien racontée, un personnage incroyable… et des photos.
    Moi aussi, j’en suis baba!
    Merci!!!!!

    Répondre
    1. gallus

      Ps.
      on fête cette année les 50 ans de la Miura … née en 1966 !
      Une voiture qu’ il alla garer , en personne , les jours précédents le grand prix , devant le casino de monte carlo ! Un succès immédiat et
      c’est dans une atmosphère d’émeute que furent signées les premières commandes !