Alpine : Comment est né le mythe ? Une conduite si particulière (3ème partie)

Par Patrice Vergès. Le retour d’Alpine incite à revenir sur l’histoire de cette marque française qui a fait rêver une génération de passionnés de sport automobile. Après la période 1955-1973,  les années 1971 à 1995,  POA vous invite à vous glisser à bord de l’Alpine A110 Berlinette 1300 (1969) de Sylvain. 

En règle générale, avec 1,13 m de haut, une Berlinette se voyait ainsi. On n'imagine pas comme ce coupé est menu, aujourd'hui par comparaison à la nouvelle

En règle générale, avec 1,13 m de haut, une Berlinette se voyait ainsi. On n’imagine pas comme ce coupé est menu, aujourd’hui par comparaison à la nouvelle

J’avais négligé qu’une Berlinette était aussi basse avec 1,13 m de haut et surtout que son habitacle était aussi étriqué. Pourtant, j’en ai piloté des A110, de la 1300 85, en passant par la 1300 S et la 1440 jusqu’a la 1600 S. Un minimum de souplesse est exigée autant pour y entrer que pour s’en expulser !

Il faut d’abord inscrire sa tête suivie du corps, puis assis, se martyriser le genou dont la rotation est brisée par l’épais passage de roue. Au volant, on se retrouve coincé entre la poutre centrale, plaqué contre la porte avec les jambes décalées vers le centre. Avec ma taille, je suis très mal. Il y a une vieille légende qui prétend que seuls les petits gabarits marchaient fort à son volant car les grands n’étaient pas à l’aise. Il faut vous avouer qu’à 90 cm du sol, on n’y voit pas grand chose sauf le tableau de bord qui dégorge de gros cadrans.

La planche de bord encore recouverte de bois en 1969 reprend beaucoup d'accessoires de la R8 ; boitier de direction, chauffage. Le petit volant cuir était optionnel

La planche de bord encore recouverte de bois en 1969 reprend beaucoup d’accessoires de la R8 ; boitier de direction, chauffage. Le petit volant cuir était optionnel

 

Transformée en 1300 S

Cette Berlinette est un millésime 1969 qui situe donc au cœur de l’histoire de la voiture produite de 1961 à 1977 sous diverses cylindrées. Il s’agit d’une 1300 qui emprunte sa mécanique et la plupart des ses organes à la R8 Gordini. En 1971, la 1600 S qui la remplacera se motorisera chez la Renault 16.

1969 est grande année pour Alpine qui a produit 659 modèles A110 dans son usine de Dieppe. Deux version de la 1300 étaient proposées : une G à moteur 1255 cm3 de 90 ch DIN et une S dont la cylindrée avait été poussée à 1296 cm3 et 105 ch DIN.

Le 1296 cm3 est monté en porte à faux. On remarque à droite, la batterie de carburateurs Weber. Ce modèle avait conservé le radiateur d'eau situé à l'arrière. En option, on pouvait avoir le radiateur d'eau devant. Sur le couvre-culbuteurs, on devine la signature de Gordini

Le 1296 cm3 est monté en porte à faux. On remarque à droite, la batterie de carburateurs Weber. Ce modèle avait conservé le radiateur d’eau situé à l’arrière. En option, on pouvait avoir le radiateur d’eau devant. Sur le couvre-culbuteurs, on devine la signature de Gordini

Les prises d'air servaient à alimenter les carburateurs et à refroidir le radiateur

Les prises d’air servaient à alimenter les carburateurs et à refroidir le radiateur

Pas question de glisser des bagages dans le coffre. En option, on pouvait disposer d'un gros réservoir dont il était déconseillé de le remplir à cause des odeurs. La Berlinette dégageait beaucoup d'odeurs de polyester, essence et huile

Pas question de glisser des bagages dans le coffre. En option, on pouvait disposer d’un gros réservoir dont il était déconseillé de le remplir à cause des odeurs. La Berlinette dégageait beaucoup d’odeurs de polyester, essence et huile

Sylvain a refait l’historique de sa voiture qui avait beaucoup couru dans les années 70 et a appris que son moteur préparé par Condrillier, disposait d’une culasse à grosse soupapes, des carburateurs plus gros de 45, préparation qui lui permet d’annoncer autour de 120 ch. D’ailleurs, on se rend vite compte qu’elle accélère fort d’autant qu’elle est équipée d’un couple court limitant sa vitesse à 160 km/h contre 210 à l’époque.

Pour vous donner un ordre d’idée, une Berlinette 1300 S avec la liste des options (jantes alliage de 13 pouces, échappement spécial, boîte 5 vitesses rallye, peinture bleue métallisée 341, antibrouillards) coûtait près de 35 000 francs en 1969. Ce n’était pas donné ! Il faut rappeler que le Smig était inférieur à 700 francs mensuel et que le salaire moyen en France était de1100 francs contre 2200 euros d’aujourd’hui, ce qui correspond à environ 60 000 euros qui, comme par hasard, est le tarif à laquelle est annoncée la nouvelle Alpine.

L'arrière de la Berlinette avait été redessiné en 1963 en faisant appel à des feux rouges de R8. On distingue le pot Devil mégaphonique... en option

L’arrière de la Berlinette avait été redessiné en 1963 en faisant appel à des feux rouges de R8. On distingue le pot Devil mégaphonique… en option

Les antibrouillards étaient optionnels. Les prises d'air servaient à refroidir les freins. Sur cette version, les clignotants sont encore cachés dans les pare-chocs

Les antibrouillards étaient optionnels. Les prises d’air servaient à refroidir les freins. Sur cette version, les clignotants sont encore cachés dans les pare-chocs.

Une conduite très particulière

Qu’est ce qui faisait le succès des Berlinette en course dont les ultimes versions 1800 cm3 dépassaient les 170 ch ? Leur ahurissante maniabilité liée à leur excellent poids puissance puisqu’elles pesaient autour de 750 kilos.

En fait, elle était le fruit du hasard. La première Alpine de 1955 avait été bâtie sur un empattement ultra-court (2,10 m) de 4 CV avec le moteur en porte au faux. Au fils des ans, en adoptant des moteurs de plus en plus puissants, la Berlinette avait conservé cette architecture entraînant un rapport des masses délirant avec un arrière lourd opposé à un avant très léger. C’était une voiture qui ne se conduisait pas mais qui se pilotait en exigeant une conduite très particulière où il ne fallait surtout pas la brusquer. Être très fin à son volant, savoir placer son nez à la corde, la balancer pour laisser dériver l’arrière juste comme il fallait. Ses pilotes regardaient plus la route par la vitre latérale que derrière le pare-brise. Bien entendu, il fallait expressément éviter de trop la freiner et surtout ne pas violenter la suspension arrière afin de ne pas détruite le fragile équilibre de son carrossage négatif. Beaucoup de pilotes de renom s’y cassèrent les dents. Une Berlinette, c’était le loup et son pilote, c’était toujours l’agneau.

30 ans dans la famille

Sylvain nous entraîne sur une petite route qui serpente vers un lac. Le bruit de la mécanique située à quelques centimètres des oreilles est omniprésent dans l’habitacle. L’échappement Devil claque sèchement et les trompettes des gros Weber aspirent goulument l’air. La mécanique bafouille un peu à bas régime pour monter comme une balle dès que les 4000 tr/mn sont atteints.

 » J’ai toujours vu cette Alpine chez nous, explique Sylvain, elle fait partie de mon enfance car mon père l’a achetée avant ma naissance en 1985. Il l’a toute restaurée et lui a redonné son aspect d’origine en enlevant les baquets, l’arceau et en remettant les ailes élargies aux normes de 1969. Il a mis 8 mois pour la refaire, ce n’était pas son métier mais il était très doué. On ne dirait pas que la peinture a plus de 30 ans ».

Sylvain a toujours connu la A110 dans son environnement familial. Il ne la vendra jamais car elle lui rappelle trop de souvenirs

Sylvain a toujours connu la A110 dans son environnement familial. Il ne la vendra jamais car elle lui rappelle trop de souvenirs

Comme il ne s’en servait pas beaucoup, son père a parfois songé à la vendre mais Sylvain l’a dissuadé. Dès qu’il eu 18 ans, le fils a voulu enfin la piloter, enthousiasmé par l’incroyable maniabilité de cette petite bombe versatile aux accélérations impressionnantes. Hélas, son père est décédé brutalement en 2012. Sylvain a hérité de cette A110 qui représente, on imagine, à ses yeux, bien davantage qu’une voiture. Les prix de folie atteints par une Berlinette aujourd’hui, ne l’intéressent même pas !

 » Jamais je ne la vendrais et je me rends compte de la chance que j’ai de l’avoir grâce à mon père. Je vais monter un couple plus long de 8X33 pour la rendre plus agréable sur roue car elle plafonne trop vite. C’est une voiture passionnante à conduire et dès qu’il y a de la neige je vais m’entraîner sur les routes du col du Pourtalet. Je sais que je ne suis pas Andruet ni Nicolas mais je me fais plaisir « 

Seulement voilà, l’A110 est un plaisir d’égoïste et son épouse Delphine, ses deux enfants Isia et Miko et même le chien Desmo (Desmo pour Desmodromique car il est aussi fou de Ducati) sont aussi passionnés que lui. Il lui faudrait une berline 4 places pour conjuguer ce plaisir en famille. Il songe à acheter une Renault 8 qui est la proche de la Berlinette puisque c’est la voiture qui a lui donné tous ses organes.

La séance photo est achevée et Sylvain reprend le volant. Je le suis dans mon propre véhicule. Devant moi, la minuscule voiture bleue aux roues arrière écartées comme les jambes d’un vieux rocker avale avec gourmandise les virolos jusqu’à disparaître de ma vision. Un reportage très émouvant qui m’a rappelé que la Berlinette était mon quotidien lorsque j’ai commencé ma carrière au magazine Echappement en 1976…

l'Alpine de Sylvain date de juillet 1969, il s'agit d'une 1300 type G préparée en 1300 S groupe 4

l’Alpine de Sylvain date de juillet 1969, il s’agit d’une 1300 type G préparée en 1300 S groupe 4

L’avis des Petits Observateurs !

6 commentaires au sujet de « Alpine : Comment est né le mythe ? Une conduite si particulière (3ème partie) »

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  1. Frédéric

    J’ai rêvé d’une Berlinette quand j’avais 20 ans, C’était magique. La ligne, le bruit, la puissance. C’était génial. Hélas je n’avais pas les moyens car c’était cher comme cela est bien dit dans cet article qui m’ rappelé ma jeunesse

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  2. olivier

    J’ai appris à conduire sur une Renault 8 en roulant le dimanche après midi sur le petites routes avec mon père en co-pilote (que ça gonflait sévère!) avant de prendre seulement 11 heures d’auto école sur une basique 205 diésel et avoir mon permis, ainsi donc j’ai fait mes premiers kilomètres d’automobiliste sur une voiture ayant le même boitier de direction, les même aérateurs et les mêmes cabochons arrière qu’une alpine, mazette ! mais ces feux arrières ! ils donnent à l’alpine le coté « bricolé » qui la caractérise si bien.

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